La mort de Gavroche, dans Les Misérables, V. Hugo

gavroche

Tout le monde l’a lue. Tous ceux qui ont un jour ouvert, avec un peu de curiosité, un manuel de littérature. On admire le morceau de bravoure, l’écriture virtuose qui danse avec l’enfant, entre les balles. On sent bien qu’il y a là une de ces pages essentielles de la littérature française.  Mais quand on suit depuis plusieurs semaines la grande lecture de cette foisonnante épopée qu’est Les Misérables,  alors on arrive à cette scène tout plein de plusieurs centaines de pages, qui, petit à petit, ont fait naître une figure nouvelle et inclassable. C’est Gavroche.

C’est un peu le gueux magnifique, personnage cher à Hugo, mais c’est aussi l’enfant abandonné, l’enfant de la rue, le vrai misérable, digne de la plus grande pitié. Et pourtant, c’est l’essence même de la gaieté, de la joie qui nourrit l’affamé, de l’irrévérence qui arme les plus faibles et qui les rend puissants. Mais enfin, dans cette légèreté résident la solidarité, l’altruisme, la bonté qui ne se connaît pas elle-même. Gavroche ne sait pas une seconde qu’il est bon, ni même qu’il est héroïque. Il est trop occupé à chanter. Il est bon comme il est gai, par nature, par instinct. En fait, aucune pensée ne vient jamais l’appesantir. Il est le chant de la rue, le pied de nez à la misère. « Ce n’(est) pas un enfant, ce n’(est) pas un homme », c’est une plume qui danse au milieu de la grave réflexion d’Hugo. C’est son génie.

Dans son ballet final, l’auteur lui rend hommage en se surpassant, en surpassant les 1400 pages d’écriture précédentes. Et l’on suit la chanson de cet «étrange gamin fée », comme « les insurgés, haletant(s) d’anxiété », mais en riant aussi comme « les gardes nationaux et les soldats » qui « riaient en l’ajustant ». Mais enfin « l’enfant feu follet » tombe en chantant, sans pouvoir achever. « Cette petite grande âme » vient « de s’envoler ». Et Hugo l’abandonne au pavé pour ne pas alourdir cette plume posée au beau milieu du livre. Arrive alors, immédiatement, le chapitre suivant, et l’auteur nous emmène vers les deux enfants sauvés par Gavroche, ses frères ignorés. « Le regard du drame doit être présent partout », dit-il pour s’excuser auprès du lecteur de l’arracher à la page précédente. Mais plusieurs centaines de pages viennent de brûler en une pauvre phrase, en un vers de chanson inachevé. Et la figure de Gavroche danse encore devant nos yeux. Nous qui croyions suivre d’abord le trajet social et moral de Jean Valjean, les amours de Marius et Cosette,  nous apprenons presque avec surprise que le livre s’éteint avec l’enfant. Et si l’on continue à  tourner les pages, c’est pour chercher encore quelques traces de lui. Marius, Cosette, Jean Valjean paraissent soudain bien graves, bien sérieux, bien ternes, après l’ultime couplet du titi.

Gavroche est un symbole aujourd’hui, celui du titi parisien dont l’irrévérence et la liberté font  chic. Nos bohèmes opulents se coiffent d’une casquette en croyant montrer qu’ils sont un peu, eux aussi, des Gavroche. Ils oublient que Gavroche avait faim et que « cela devenait fatigant ». Hugo a eu l’élégance de laisser à l’admiration gaie mais endeuillée du lecteur, l’enfant tombé. Et celui qui a vraiment lu sait alors que personne n’est Gavroche, que Gavroche n’est personne, qu’il est une image, une figure sacrée et grandiose, et que la récupérer pour soi, c’est l’anéantir dans un contresens qui semble, au bas de la page 592 tome 2, inacceptable.

21-02-2014

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