Enfances

En ciselant leurs personnages avec la force de l’esquisse et du talent, Frog et Joséphine ont rendu encore plus tentante la consigne de l’atelier d’écriture animé par François Bon.

La voici, présentée par Jospéhine:

 » Onze fois trois trente-trois:  sculpter rapidement onze personnages, chacun en moins de cinq lignes sous la forme d’un triptyque de trois phrases, qu’ils aient en commun un motif, un lieu, une manière…  »

Suivent quelques enfances.


Tandis que Marie la contemple de son tendre pinceau, Anne songe à la grave beauté des choses. elle a le regard bleu des consciences profondes. Elle se dit qu’elle aime beaucoup son grand-père, et que c’est très sérieux, l’amour.

Zaza enferme sous trois cloches ses collections de mots. Ce sont vite les plus gros qu’elle préfère et sonne sa puissance aux oreilles de qui ne voulait pas l’entendre. On la sermonne, on la musèle, si bien que rien n’émerge plus que le conflit entre le monde lisse et son cœur cru.

Maison dans laquelle la lumière n’a pas droit de cité –  la vieille Roberte est condamnée au lit et condamne avec elle toute âme qui s’approche de trop près. Elle distribue son amertume et son angoisse  sans ménagement car la mort a déjà emporté ses jambes et sans doute un peu de son cœur maigre. Lorsqu’elle s’endort, on entend son souffle qui implore « Maman ».

Camille est en grande conversation avec un tournesol rencontré au détour d’une balade à travers champs. Elle apprécie qu’il se penche pour mieux l’entendre et lui demande comment s’appellent ses sœurs poussées juste à côté. Les pétales lui répondent, sans hésiter, égrenant les prénoms que la fillette apprend en comptant sur ses doigts.

A cloche pied entre la terre et le ciel, les enfants défient le soleil en riant. Ils sont bien plus puissants que lui de toute façon. Seul Paul a les deux pieds cloués au sol, il ne rit pas et les détestent tous, ces indignes gagnants à la loterie du bonheur.

Claire dit non. Elle exige que tout soit aussi beau que quand elle était petite. Bien sûr, la réalité cède à tant d’intransigeance.

Au lycée des Chartreux – jour de rentrée – Alex arrive en short, avec son grand sourire comme seule arme. On lui répond jupe plissée et Priscille-Sauvage de Saint-Marc avec la bouche pincée et le menton haut. On peut donc être déjà vieux à quinze ans, et même en s’appelant Sauvage, découvre ainsi Alex qui enfonce, pensif, ses deux poings dans ses poches.

Alors que la bouteille se vide dangereusement, perle l’angoisse innommable sur le goulot en verre. Francine avale à grandes gorgées le fantôme vivant de sa mère qu’elle a vu mourir à quatre ans, sans verser une larme. Soixante ans plus tard, elle n’a toujours pas réappris à pleurer.

Alice est allée à la pêche aux écrevisses au lieu de passer ses examens. Les pieds dans la rivière, soulevant les cailloux, elle a cherché en vain le chemin de sa vie. Maintenant, ses yeux sont chargés de ses errances.

Les mocassins sont assortis au Smartphone et à l’air concentré du père. Personne ne l’appelle jamais Hugo, mais Monsieur, avec la tête qui s’incline. Il porte une cravate rose : en bon spéculateur immobilier, il joue au Monopoly.

Coline s’octroie beaucoup de responsabilités. Elle assume, vive et joyeuse, organisée et libre à la fois. Pourtant, elle ne peut croiser un visage d’enfant sans pleurer.

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13 commentaires sur “Enfances

    1. Je suis si contente que Camille soit aimée. Ma ronde Camille, légère et profonde, gaie et mystérieuse. Elle mérite des milliers de cœurs gonflés d’amour (tu la sens, l’objectivité maternelle?!)
      Quant à Zaza…elle est née dans un livre d’enfant (Les mots de Zaza, un best-seller donc je ne me suis jamais séparée!), mais elle grandit en moi et forge mon regard sur mes filles, et les ados en classe. Museler pour faire propre, c’est explosif et stérile, non?

      Aimé par 1 personne

  1. ça y es je trouve 5 minutes pour venir relire cette belle galerie de mômes vivants et de mômes fantômes – ceux qui sont encore là dans l’adulte que le temps en a fait ! Décidément, la contrainte étroite ouvre un champ de possible (et même, le plus elle est fermée, le plus le champ s’ouvre)
    – j’écris comme un pied mes commentaires 😦

    Aimé par 1 personne

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