Francine

 

1280px-Armenian_dish_dolma_2La cuisine est assez petite, assez sombre aussi parce qu’aveugle sur trois côtés. Il y a bien une porte-fenêtre mais la cour est fermée par un immeuble noir. Francine ne se souvient plus vraiment avoir habité autre part. Protectrice, la mémoire se dérobe à son cœur abîmé.

 Ce matin, elle a cueilli sur la vigne épanouie entre les fers forgés de la rambarde du balcon, tout un paquet de feuilles douces qui semblent rayonner au-delà des vieux bétons salis, de la cour comme atteinte d’une lèpre vorace, du bruit des moteurs veules. Les grandes pointes de ces feuilles miraculeuses portent généreusement son regard vers tous les soleils des horizons sans brume, vers un monde déchargé des laideurs et des plaies.

Ainsi, sur les carreaux bruns coincés entre les plaques de gaz et le creux de l’évier, les doigts agiles de Francine façonnent de petits rouleaux avec les feuilles ramassées qui contiennent toute la lumière passant à travers mur. Elle les remplit d’une farce faite de riz, de tomate, de mystère et de son âme entière. Elle prépare un Dolma : ces dizaines de rouleaux cuiront à l’os à moelle. Elle fait tout ce qu’il faut, sans réfléchir. Ses doigts savent les saveurs qu’ils rendent généreuses et délicates. Cuisiner est un acte nécessaire par lequel elle obéit à ce qu’elle doit, instinctivement, un mouvement vital qui ne se parle pas. Aujourd’hui, comme d’autres fois, elle prépare ce Dolma dont la recette lui vient de l’Arménie, épousée en secondes noces. C’est une œuvre de patience qui l’absorbe des heures. A-t-elle d’autre choix, si elle veut respirer encore? Sa grande marmite  parfumée pour dire l’amour qui la déborde et peut-être sont-ce aussi ses genoux plantés dans la terre.

Francine a toujours cuisiné. Pour tous les ouvriers et les hommes de passage, pour tous ceux qu’une belle assiette peut satisfaire pleinement. Elle les a accueillis, affable et vive, enjouée et piquante. Dans une salle sans prétention, il y avait les fumets et les couleurs, les bonheurs simples au cœur des journées laborieuses. Elle s’est dévouée à toute la ville qui le voulait. Elle a couru, sué, choisi les meilleurs produits, inventé des accords que joueront les palais les plus grossiers, comme des pianos rendus subtiles par la délicatesse de la nouvelle partition. Elle n’a jamais compté son temps ni ses deniers, ni son énergie. Elle s’est nourrie des regards contentés. La cuisine est sa part de lumière, l’échelle par laquelle elle tente perpétuellement de ne pas sombrer dans le sourd précipice,  le fil d’Ariane qui la relie au monde. Cuisiner pour se glisser dans les cœurs chauds qu’elle rend heureux. Ne plus rien voir, ne plus rien sentir que leur chaleur. Se sauver.

Ce n’est pas le vent qui pousse la porte vitrée. C’est David. Son fils. Le seul qui lui soit resté de ses quatre accouchements. Il l’embrasse tandis que la fillette qu’il tenait par la main saute au cou rond de sa Mamie. Francine est soudain heureuse. David ne sait pas tout de ce qui l’a précédé et a pu se donner, lui, et la livrer, elle, à l’avenir simple de leur famille. Il connait l’ancien passé : la fameuse grand-mère qui est en réalité son arrière-grand-mère. Il sait les soirées de ces gens simples et vivants, ouvriers à la peau rouge et aux mains noires vidant les verres de vin en chantant la révolte. Sont inscrits dans sa peau les fêtes et les colères de ce peuple-là dont il vient. Et le grand silence qui, un soir, ensevelit sa mère, alors tendre enfant née dans la sueur et la boue de l’Histoire. Grand silence surpris après un bruit de bottes. Ce soir-là, il n’y a plus eu ni père, ni mère. David voit, à chaque fois qu’il croise les yeux de Francine, sa terreur d’enfant alors que rentrait à la maison le fantôme de sa mère, venu s’éteindre sous son regard sidéré. Les mots épars de ce fantôme bruissent encore au creux de ses blessures demeurées petite fille, les mots épars dépourvus d’âme. Son fils sait tout cela et au fond du désastre, voilà la réussite de l’inexorable cuisinière: elle a quand même un fils avec un passé véritable et un avenir tranquille.

Ce que David ignore, c’est le grand trou de Francine, sa première tentative d’existence.  L’alcool imbibé dans les cloisons et dans l’odeur du pain. Et cet homme sans visage dont elle ne sait plus rien que les soirs misérables et la peau bleuie de malheur. Les trois enfants engloutis dans le nuage de poussière âcre qui fabrique les larmes sèches mais ininterrompues.

Un baiser encore sur la joue de sa mère, et David s’en va avec son petit trésor de lendemain promis au bout du bras. Ils vont à leur vie. Fin du bonheur. Le Dolma cuit maintenant et Francine a le cœur comme une grosse caisse entre les mains d’un joueur fou. Elle saisit, pour se rassurer, la bouteille qui la couve éternellement du regard, jusqu’à épuisement. Le liquide foudroie la peur qui la tient à la gorge. Sa peau est tachée d’excès et de l’usure de ses soixante années, plus longues et plus pesantes pour toutes les femmes que Gervaise rend sœurs. Francine arrange sa nappe blanche dont elle ne voit pas que les dentelles sont fausses, époussète une fois encore ses meubles vernis, ornés de volutes fabriquées en série. Elle vérifie l’alignement de ses vases en étain au dessus du buffet, replace les couverts sur la table à manger, presque aussi grande que la pièce. La vieille dame regarde sa maison et ses choses bien à elle. Ce sont les preuves qu’elle a pu vivre un peu, malgré tout. Ses petites victoires.

Enfin, elle range la bouteille restée jusque là tout près d’elle. Sursaut lucide, prudence de celle qui a tant à gagner et tout à perdre encore. Un monde s’entrouvre au bout de son attente anxieuse.

Le carillon tinte de ses notes trop légères pour la circonstance. Francine va au balcon. Entre les feuilles de vignes éclatantes au soleil, montent des pas timides. Suspension des regards, secondes étirées d’hésitations infimes.

Surgies du précipice, des vies entières l’embrassent presque sans réserve. Elle qui s’en faisait tant ! Les visages de deux enfants étalent leur désir de combler la béance de leurs premières années. Voilà, notre grand-mère. C’est si simple, le baiser d’une grand-mère. Déjà, les bavardages. Francine raconte ses souvenirs d’école, et la casquette de Charles comme un berlingot pour l’ainée venue avec ses livres.

D’autres pas ont monté entre dalles et vigne. Plus tremblés, poussés en avant par leurs incertitudes. Un regard et des mots convenus. Courtoisie élémentaire pour fracturer les années de silence. Et mère et fille passent à table, simplement. Elles sont deux étrangères lointainement liées, assises au seuil de ce qu’elles inventeront.

6 commentaires sur “Francine

  1. Très beau texte et émouvant qui rappelle cette rencontre qui devait recréer un lien finalement intense même sans les explications nécessaires ou inutiles ce jour là moment choisi par elles deux après quelques remises à plat au téléphone parfois compliquées mais qui ont permis de les voir se retrouver et de faire un dernier bout de chemin dans la sérénité. Il fallait être là pour voir les yeux briller des petites filles , de leurs grand-mère, et de la fille qui finalement etait ellle aussi contente d avoir réuni tout le monde. Un peu de résilience fait de la vie un petit bonheur. Les dolmas ce jour là avaient une saveur particulières , celle des liens retrouvés et réussis.

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  2. je pleurs de tout mon âme d’enfant et de jeune femme. Tout est dit est sensiblement si realiste.
    Nous avons été, ce jour d’avril 2009, à la croisée des chemins et celui que nous avons fabriqué est aussi subtil que la douceur des dolmas.
    « Mamie aux feuilles de vignes « c’est ce que je lui avait écrit en au revoir.

    Aimé par 1 personne

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