Margot – ch 2

(Suite des articles Lune – ch 2, Claire, Julie, Pierre et Amar, Margot, et Lune )

Margot a acheté un baba au rhum et retrouvé sa maison. En fait, elle ne veut pas manger seule ce dessert tout rond, généreux et luisant. Mais inviter qui ? Et dans ce fourbi, on ne reçoit pas ! Ici, tout dort dans la grisaille depuis bien avant que ses cheveux ne blanchissent. Les vitres sales ne laissent plus passer ni l’éclat des journées, ni la profondeur des nuits. Elle ressort avec son  gâteau et  descend, à quelques centaines de mètres de chez elle, sur le quai qui borde la Loire, rendue plus calme et plus sauvage par plusieurs îlots et bancs de sable qui parsèment le milieu de son lit. Aux abords du pont qu’elle voit sur sa droite, un autre cèdre du Liban s’élève dans la nuit maintenant installée. C’est une majesté dressée comme une sentinelle veillant sur l’eau qui se défile sous ses yeux impassibles.

Margot a écrit plusieurs romans peuplés de ces géants nés dans un autre temps. Son imagination a flotté sur les années que portent les lourdes branches. Mais ce soir, c’est autre chose qui la frappe. C’est cette ombre immobile et le va-et-vient des hommes, et l’eau qui s’en va loin, qui ne fait que couler. La romancière s’assoit et soudain, elle sent la raideur de son corps. Entre mouvement et immobilité, elle a depuis toujours choisi son camp. Elle s’est fixée à sa table de travail et a regardé les hommes passer, elle a prolongé leurs mouvements en créant sous ses mots de formidables fuites et des tourbillons de personnages prisonniers de tempêtes, sans jamais quitter son bureau. De très courtes promenades ont toujours suffi à faire naître des romans complets. C’est vrai qu’elle voit dans chaque chose ce que les autres ne voient pas. C’est vrai qu’elle scrute le monde avec des yeux perçants. C’est vrai. Seulement, est-ce cela, vivre ? Se contenter de voir au-delà des visages, se contenter de voir sous la surface, sans bouger ?

Ce soir, Margot se refuse à deviner les histoires qui affleurent dans tout ce qu’elle regarde. Et le cèdre au bord du pont n’est qu’une ombre grandiose qui élève les hommes un peu au-delà d’eux-mêmes. Elle ouvre sa boite en carton, marquée de l’inscription « Le petit baba», avec l’adresse de la pâtisserie. Ce n’est pas celle dont elle a entendu parler mais les gâteaux dans leur rondeur lui ont fait trop envie. S’écouter, soi, au lieu de toujours sonder la profondeur de tout ce qui lui est étranger. Seule au bord du fleuve avec son gros baba au rhum, la romancière n’a pas tant envie de le manger que de le partager. Elle fait huit parts, et invite les passants à se servir. Presque tous la regardent, étonnés. Vieille folle, pensent-ils sans doute. Ils ne s’arrêtent pas et détournent les yeux. Certains semblent amusés de cette invitation incongrue mais ils ont rendez-vous, ou disent-ils, ils n’ont plus faim.

Seule une jeune femme s’arrête et prend une part en remerciant Margot. Elle s’assoit à côté d’elle pour la manger en sa compagnie et lui dit que le gâteau est délicieux. C’est même son dessert préféré et sa mère les fait bien aussi! Elle est simple, pleine de sollicitude et de questions, lui demande où elle vit, ce qu’elle fait. Elle commente la soirée et le beau temps. Elle s’assure que Margot n’a pas froid et qu’elle est bien assise. Elle la complimente aussi : vous avez les traits fins et c’est si gentil d’offrir du gâteau aux passants. Toutes ses paroles semblent faites pour envelopper Margot dans la chaleur. Margot l’écoute et la regarde, comme un miracle. Cette jeune femme blonde a-t-elle donc si bien senti sa solitude ? Et quelle générosité! Tout à coup, la voilà qui lève les bras et les agitent pour inviter ses amis qui sortent d’une petite guinguette éphémère, à la rejoindre.  Ils s’approchent, plus timidement peut-être, mais leurs bavardages habillent rapidement la nuit d’une robe de joie. Et Margot parle aussi ! Elle ne les regarde pas seulement, elle parle ! Elle raconte Tours et ses mystères sous la douceur, et même un peu sa vie, et même un peu ses erreurs dont elle vient d’avoir la révélation. Elle les exhorte à continuer de s’aimer. Elle se sent à la fois plus vieille que jamais et petite fille rêvant d’être adoptée, guidée par ces jeunes gens enthousiastes. Comment s’appellent-ils d’ailleurs ? Claire, c’est la blonde au grand sourire qui s’est assise auprès d’elle en premier. Et Julie qui parle beaucoup, et Pierre, ses regards disent la clarté de son âme, et Amar, dont elle sent la méfiance qui s’amenuise petit à petit.

(à suivre)

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