Claire, Julie, Pierre et Amar -ch 2

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Les quatre amis ont une semaine à eux. C’est leur première soirée, délicieuse car elle contient en germe les six autres, et parce qu’elle déborde de  l’euphorie des retrouvailles, sans l’amertume qui teinte les derniers instants du bonheur.  Ils sont venus boire un cocktail dans une guinguette au bord de la Loire, et ils rient encore aux éclats parce que Claire voulait une camomille. Sérieusement. Ce n’était pas pour rire et c’est cela qui était si drôle. Et l’expression du serveur qui n’arrivait pas à comprendre que ce n’était pas une blague. En plus, on ne sert pas de camomille ici. Il y a du bruit, et du monde, et le fleuve absorbe les éclats de voix, si bien que le brouhaha est vague, dissipé dans l’air devenu noir de nuit, au-delà des lampadaires de la ville et des guirlandes lumineuses des guinguettes campées là pour l’été.

Claire a trempé ses lèvres dans le cocktail alcoolisé parce qu’il était coloré et servi dans un joli verre, mais elle n’a pas l’habitude. La tête lui tourne, alors elle  sort avant ses amis pour respirer un peu la nuit. Toujours ce pincement à l’intérieur. Drôle de bonheur se dit-elle, un bonheur intense et les larmes qui ne sont jamais loin. Elle accepte une part de baba au rhum proposée par une vieille dame dont les yeux la bouleversent. Elle, l’empathique, elle qui ne peut pas s’empêcher de porter les douleurs des autres. Elle s’était juré de s’occuper un peu plus d’elle, un peu moins des autres. Pourtant, elle s’assoit, elle parle, elle sourit, elle tient compagnie à cette dame trop seule qui distribue son gâteau aux passants. Claire trouve tout de suite que la dame est gentille et qu’elle mérite son attention. Elle l’aide à se sentir plus belle et captivante. Comme toujours. Elle donne ses paroles qui soignent et oublie sa propre blessure.

Quand Amar est sorti avec Pierre devant lui et Julie accrochée à son bras, il a tout de suite vu Claire qui leur demandait de la rejoindre. Il a reconnu de loin la dame à côté d’elle, la dame au drôle de regard qu’il a fui tout à l’heure. Il s’est fait violence pour s’approcher quand même. Maintenant que tout le monde bavarde et déguste le baba au rhum, ça va, il supporte. Et quand il entend l’inconnue parler de sa vie perdue dans la contemplation solitaire, quand il l’écoute regretter de n’avoir pas entretenu le faisceau de relations qui viennent presque toutes seules avec l’enfance, et que l’on renforce ou que l’on détruit en grandissant, quand il comprend qu’à présent, et même si elle ne sait comment s’y prendre, elle veut vivre, son cœur se tranquillise. Il sait ce que c’est quand les regrets et la colère contre soi-même labourent le cœur si complètement qu’il ne reste plus assez d’air à l’intérieur du corps. Il est orphelin, justement à cause de la rage sourde dont on ne se libère pas, même avec les mots. Il ne veut plus jamais la côtoyer de près, ni la croiser dans les yeux de quiconque. Il veut du bonheur et ses amis. Eloignez-vous, malheureux prisonniers de vous-mêmes. Mais la vieille a quelque chose en elle qui la sauvera, c’est ce qu’il pense en l’écoutant, et puis Claire soigne tout avec son sourire et sa sollicitude. D’ailleurs quand l’inconnue propose qu’ils passent chez elle le lendemain pour qu’elle leur donne un guide de la ville, un guide qu’elle a écrit elle-même, dit-elle, avec des histoires inventées derrière tous les détails trouvés au coin des rues, c’est lui qui accepte en premier, plus curieux et plus enthousiaste encore que les autres.

Julie aussi est heureuse de cette rencontre. Julie aime le hasard et tout ce qu’on invente. Elle a toujours un pied du côté des rêves, et l’autre bien ficelé à l’exigeante réalité. Elle demande son adresse à Margot et la note sur le plan qu’elle a pris à l’office du tourisme. Et elle dessine une fleur sur le point précis que lui a montré Margot. Claire se moque de cet enfantillage inutile – une croix suffisait – et cela lui fait plaisir. Elle sourit à son amie. C’est si rare d’être ensemble, de pouvoir dépenser le temps en paroles légères. Et leur futilité lui semble du velours.

En regagnant l’hôtel où ils logent tous les quatre pour la nuit, elle pense à ses filles qui doivent dormir, à plusieurs centaines de kilomètres d’ici. L’espace de quelques secondes, cette distance lui semble intolérable. Quelque chose en elle réclame impérieusement l’odeur et le poids de leurs petits corps d’enfants. Rien d’autre ne compte à cet instant-là. Ni les vacances, ni son amitié, ni la douceur du val de Loire, ni la beauté de l’eau noire écaillée d’or. Elle ne dit rien, bien sûr. Comment dire ce genre de choses ?

Quand tout le monde est couché, que la grande chambre d’hôtel qu’ils partagent est plongée dans l’obscurité, que les dernières plaisanteries ont cessé, quand il n’entend plus que les respirations préparant le sommeil, Pierre demande à Julie de raconter une histoire. Une de celles qu’elle raconte à ses filles. Il aime que Julie raconte, il aime les grands silences qu’elle ménage et qui laissent le temps aux images de se propager à l’intérieur de lui. Quand le sommeil le prend, il est encore plein de cet enfant muet qui ne parle qu’aux oiseaux, du bout des doigts et du bout des yeux.

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