Lune – ch 3

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Claire, Julie, Pierre et Amar -ch 2 ,

Margot – ch 2,

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Claire, Julie, Pierre et Amar,

Margot,

Lune


Son carnet se remplit. Liste sans cohérence, en toute harmonie.

Recherche tourneur-fraiseur. CDI. Expérience souhaitée.

Mère de trois enfants cherche une jeune fille pour faire la sortie des classes et aider aux devoirs.

Maison de retraite recrute une animatrice motivée et dynamique. BAFA exigé.

Cherchons serveuse à temps partiel, soirs et week-end.

Famille de quatre enfants cherche fille au pair, nourrie, logée.

Nous recrutons une vendeuse en boulangerie. Salaire à débattre.

Femme de soixante-dix ans cherche dame de compagnie. Aime la culture, le théâtre, le cinéma, la nature, la lecture. Appelez-moi.

Suivent bien sûr, à chaque fois, les numéros de téléphone. Lune s’amuse de tous ces chiffres griffonnés à la hâte et qui ont l’air de s’appliquer à créer du désordre sur la petite page. Elle aime les surgissements impromptus du chaos qui dort sous la surface bien ordonnée des choses. Elle scrute toutes les vitrines, les devantures des boulangeries et des agences d’intérim, et les portes des immeubles et tous les panneaux d’affichage. Elle marche, attendant qu’un signe lui soit fait. Cela fait maintenant trois jours qu’aucun son n’est sorti de sa gorge.

L’enfant comme un caillou tombé du ciel lui écrase brutalement les pieds, lui cogne les genoux. Plongée dans son carnet, marchant le long de la très minérale rue Nationale, elle n’a pas vu venir au devant d’elle le petit météore, comme né de la pierre, surgi des murs ou du trottoir. Elle ne pousse même pas un cri de surprise, sa bouche s’entrouvre mais s’en échappe seulement du silence. L’enfant ne s’excuse pas. Il la dévisage. Il doit avoir douze ans. Il lui dit qu’elle est mal coiffée et que son pantalon est troué, qu’elle a l’air bizarre. Il parle trop fort et se tient trop près. Lune recule d’un pas, il avance. Les questions se bousculent. Et puis, pourquoi ne parle-t-elle pas. Où tu vas. Tu écris quoi dans ton carnet. Moi je vais chercher de la terre au bord de la Loire parce que, tu comprends, mes parents ne me font pas de cadeaux à Noël – mais je m’en bats les steaks – mais ma grand-mère, elle m’a quand même acheté un microscope, alors je regarde dans la terre. J’aime bien la terre parce que c’est noir et mouillé. Ma mère déteste. Elle dit que je lui fais trop de lessives. Je veux être agriculteur. J’aurai ma ferme, comme mon père. Sauf que lui ça n’a pas marché, il est maçon maintenant. Je ne l’aime pas trop mon père, de toute façon.

Lune chavire. C’est trop d’un coup mais c’est peut-être ce qu’il lui faut. Le fameux signe. Elle se tait encore, elle ne bouge pas. Elle écoute le gamin. Elle le regarde : figure asymétrique, légèrement. Les cheveux presque roux, taillés en brosse, assez grossièrement. A la tondeuse, sans doute, parce que c’est pratique, rapide et que cela ne coûte pas cher. Les oreilles sont au vent, les tâches de rousseur étoilent son visage. Lune a du mal à le supporter, il lui marche encore sur les pieds, il est grossier et agressif. Monte cependant en elle le sentiment d’une adoption irrémédiable, qu’elle ne peut pas le laisser aller à sa vie. D’ailleurs, il ne la lâche pas. Le temps s’étire dans ce tête-à-tête qui est un monologue contre un regard muet. L’orpheline sent la beauté qui point sous l’ouragan. Enfant des origines, enfant né d’avant l’organisation lisse et nette du monde.

La mère attrape brutalement son fils par le tee-shirt. Mais pourquoi t’arrêtes-tu comme cela ? Je n’avais pas vu que tu ne me suivais plus ! Arrête d’embêter la dame. Pardon, je suis navrée. Vous savez, ce n’est pas facile avec lui. J’espère qu’il ne vous a pas fait mal ? Dis pardon, Stéfane. On va au musée, on a rendez-vous avec ta tante, on est en retard. Dépêche-toi.

Stéfane s’éloigne de mauvaise grâce, se retournant une dernière fois vers Lune, lançant un regard que d’autres diraient provocateur, et qu’elle reçoit comme un appel. Se surprenant elle-même, Lune retrouve sa voix pour lancer à l’enfant de bien regarder le grand cèdre, de s’assoir par terre, de le sentir, que c’est presque le plus grand d’Europe. Et ses yeux d’innocent où germe la folie lui disent viens. Alors elle suit ces deux êtres dont le lien par le ventre semble fabriquer leur souffrance. Elle suit de loin, car la mère lui fait peur. Elle va tout droit, tirant son fils. Elle semble furieuse de son indigne progéniture.

Mais il y a autre chose aussi, pense la toute jeune femme. Nous verrons sous le cèdre.

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