L’appartement n’a pas d’odeur

Lune – ch 5

Suite des articles:

Lune, Margot, Claire, Julie, Pierre et Amar, Lune – ch 2, Margot – ch 2, Claire, Julie, Pierre et Amar -ch 2, Lune – ch 3, Dans la cathédrale, L’art est un prétexte, Le temps des larmes

Chaos, Big Bang, Émergence, Vague

Voilà, l’enfant venu d’ailleurs ne venait que d’ici. Cet appartement propre. Impeccable. Décoré au millimètre alors que le déménagement est récent. Les meubles sont en bois clair, élégants et véritables, quelques tableaux au mur dessinent avec eux des alignements étudiés. Les murs ont été repeints en un gris doux et lumineux. Les placards de la cuisine sont modernes et brillants. Pas une trace de doigt ne vient entacher les surfaces blanches et lisses. Sylvie montre à Lune sa chambre, qui semble avoir été préparée pour l’accueillir. Un grand lit fait avec soin, les draps repassés et tendus, les oreillers gonflés. Pas de poussière, nulle part. Tout est parfait. Lune sent un frisson la parcourir, il y a quelque chose de travers. Aucune odeur. Aucune. Soudain la jeune fille a envie de fuir et se rappelle le parfum chargé de grosse pluie, à son arrivée à Tours – hier. C’était l’odeur de sa vie neuve. Riche et gourmande, liée à la terre et au corps. Véritable. Dans cette cuisine où même ce qui cuit ne délivre pas le moindre effluve, la jeune fille craint d’être dans une prison blanche.

Elle hésite à repartir – faim anéantie et terreur soudaine. Même la chambre de Stéfane est rangée, trop rangée pour le chaos dont est fait ce garçon. Il est d’ailleurs enjoint à retourner à ses devoirs de vacances avant de passer à table. Lune s’apprête à formuler quelques mots embarrassés pour se sauver. Retourner au désordre de la rue, à sa vie indéterminée qu’elle vient juste de s’offrir. Mais, lorsqu’elle passe une tête dans la chambre où le petit morceau d’étoile continue de brûler, elle le voit, pris d’un nouveau toc. Il pince ses lèvres en avant, poussant le menton et baissant les paupières, comme s’il acquiesçait avec dédain à un être invisible posté en face de lui. Cette mimique, il la répète inlassablement face au mur. Le lit est fait, ses cahiers sont empilés avec soin, sa trousse est propre et placée comme il se doit au dessus du sous-main – une sorte de gigantesque mémo de morphologie verbale et de règles d’orthographe. L’enfant acquiesce dans le vide, au milieu de cette chambre invraisemblablement ordonnée. Il n’a pas ouvert un cahier. Quand il voit Lune, c’est sa tempête qui surgit à nouveau.

Je t’avais dit de ne pas rentrer dans ma chambre ! Pour l’instant, elle est moche. Mais je vais la décorer. Il y a aura un écharpe de l’ASSE juste là, et là, une photo de ma maison d’avant. Sinon je vais foutre le boxon moi. Ça m’inquiète quand c’est tout nickel comme ça. Après j’ai envie de donner des coups de pied et ma mère dit que ça fait du bruit pour les voisins. Seulement, j’aime bien qu’on m’entende, j’aime bien qu’on me regarde. Ma mère, elle range tout, elle m’aide à faire mes devoirs, et elle oublie de me regarder. En même temps, elle est toujours pressée, ce n’est pas de sa faute.

Lune a du mal à se résoudre à le laisser ici, à s’agiter d’avant en arrière face à son bureau trop neuf pour qu’il soit vraiment le sien. Elle  essaye de se convaincre qu’elle s’accommodera de l’appartement dépourvu d’âme, et qu’elle ira gratter le sable mouillé de la Loire avec l’enfant. Ils feront leurs étincelles et créeront le goût de leurs jours. Sylvie aura moins besoin d’être parfaite, elle prendra davantage le temps d’aimer. C’est ce que Lune espère en constatant silencieusement qu’elle n’a pas vu encore la mère embrasser son enfant, poser sur lui un regard tendre, tenir son visage entre ses mains. Aucun geste du ventre. Les seules vérités de ces êtres existent séparément. Sylvie pleure en cachette et se fait l’éducatrice irréprochable de son fils. Il lui envoie son bouillonnement intérieur à la figure, brisant tous ses rêves de perfection. Son unique vérité à lui, matière confuse, c’est le chaos. Ce désordre fait chair crie et réclame, c’est une impérieuse exigence, un désespoir qui agite tous ses membres et se mêle à la joie naturelle de l’enfance.

Sylvie amène Lune au salon, elle lui offre un café. Lui non plus ne sent pas grand-chose. Elle lui explique l’errance des médecins qui ne savent pas. Les neurologues et les psychiatres. Les psychomotriciens et les orthophonistes. Les acupuncteurs et les magnétiseurs. Ils ne savent pas. Ils le reçoivent, prennent son argent, son temps, son énergie, écrivent des courriers et elle les fait suivre consciencieusement aux instituteurs. On lui a conseillé une vie ritualisée, d’être toujours présente pour faire les devoirs, de demander une assistante pour les heures à l’école. Elle a fait tout ce qu’on lui a dit même ce qu’on ne lui a pas dit. Elle a rempli des centaines de documents, couru pour des dizaines et des dizaines de rendez-vous. Elle a divorcé. Son mari ne voulait de la rigueur qu’elle imposait à leur vie. Elle est fatiguée. Que sera demain pour Stéfane ? Sera-t-elle un jour libérée de lui ?

Lune se fait plus attentive. Si l’appartement ne sent rien, c’est parce que le désespoir n’a d’odeur que pour celui qui sait le déceler, sous le masque fade de la dignité. Elle pense au patchouli qui envahissait l’air, conquérant, dans la petite maison de sa mère. Elle porte cela en elle. Elle pourra partager cette odeur chaude avec eux. Elle ne partira pas.

 

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