Antigone la lumineuse

9782742736232FS

Antigone, Henry Bauchau, 1999


Henry Bauchau, dans son roman fait d’un seul souffle, rend sa respiration au mythe d’Œdipe et d’Antigone, qu’il imprègne d’un mystère lumineux et sacré. Sans que l’on comprenne tout exactement, on sent qu’un point fondamental est touché quelque part, profondément, précisément.

Tous les personnages (sauf Créon) sont rendus beaux et grands, mille visages de nos âmes. La relation éclatante, et intimement liée au sang, des jumeaux Etéocle et Polynice, sous le regard – innocent et coupable – de Jocaste, sidère par sa brillance et sa puissante vérité. Ils sont terrifiants et superbes, et leur guerre semble étonnamment un acte d’amour réciproque. Ismène n’est pas la simple beauté terrestre montrée dans la pièce d’Anouilh, elle est un double nécessaire d’Antigone, elle lui permet de s’accomplir. Elle n’est pas lâche, jamais, se confronte à la douleur, donne sa part de sacrifice pour tenter de sauver ce qui peut l’être. Elle est sage et lucide, mesurée, aimante, prévenante. C’est une figure de mère. Le lien des sœurs comme deux morceaux d’un même corps et d’un même cœur, est bouleversant. Clios le peintre, Io, Œdipe l’aède, Hémon, K., Main d’Or, amènent tous également leur part de soleil. Antigone semble répandre aux êtres qui l’approchent sa propre transparence. Elle est la figure même du don fait à l’autre et de l’irrépressible nécessité d’être soi.

La langue du roman parait comme née d’un élan venu de loin (comme le mythe, comme les mouvements des cœurs qu’il met en scène), elle est claire et toute crue, et dit de grands mystères.

 L’art, le travail, l’altruisme, l’amour et la fidélité à soi sont les grands éclairages de ce livre énigmatique et simple à la fois. Merci à vous qui m’avez recommandé cette lecture. C’est un vent puissant qui élève.

Voici quelques extraits, très, trop courts, trop peu nombreux, et sûrement insuffisamment bien choisis. Il y a tant de belles pages qu’il est impossible d’élire une ligne plutôt qu’une autre.

Polynice et Etéocle : Polynice à Antigone

« Etéocle m’a volé le trône de Thèbes, nous nous faisons la guerre, c’est bien naturel. Nous nous combattons, nous nous faisons souffrir mais ainsi nous vivons fort, beaucoup plus fort. Il me porte des coups superbes, profonds, inattendus, je fais de même.

[…]

Tu souhaites que je laisse Etéocle tranquille, que je devienne un bon roi qui laisse ses concitoyens engraisser et célébrer le culte des bons sentiments mais les sentiments comme les dieux sont sauvages, quand ils se civilisent, ils meurent et les rois bons perdent leur trône. Etéocle a besoin d’un adversaire à sa taille, moi aussi, cette lutte fait notre plaisir… »

Antigone : Polynice à Antigone

« Avec toi, on croit aux dieux, à ceux qui éclairent et à ceux qui transpercent. On croit au ciel, aux astres, à la vie, à la musique, à l’amour à un degré inépuisable. Toujours tu es celle qui s’élance dans l’espérance de l’infini et qui nous entraine grâce à tes yeux si beaux, à tes bras secourables et à tes grandes mains de travailleuse qui ne connaissent que compassion. »

Ismène : Antigone à Ismène

« Depuis  mon retour à Thèbes, c’est toi qui as été la grande sœur, c’est toi qui m’a protégée de ton affection et de ta clairvoyance. Le peu que j’ai pu faire, c’est grâce à toi. Sans ta patience – et tes colères contre mes illusions – tout aurait tourné plus mal encore et plus vite. Au lieu de pouvoir dire non à Créon comme tu m’en as donné le temps et la force, je serais morte depuis longtemps. N’oublie pas, le non à Créon était un oui à ton enfant et à ta vie.

Je dis oui à mon enfant, Antigone, c’est un bonheur mais à cause de lui je ne suis plus libre. Créon a le pouvoir de te tuer et moi je vais devoir me taire, comme font les femmes depuis toujours, les femmes qui ont des enfants. »

Des tableaux bouleversants

                                                                                                              A Quyên et Aldor


Aldor parlait il y a quelques temps, des beautés bouleversantes. Ce week-end, j’ai eu la chance, le privilège, d’être bouleversée, émue aux larmes par quelques tableaux découverts à Paris.

L’exposition « Paysages mystiques » au musée d’Orsay  offrent quelques œuvres devant lesquelles tout trembla.

D’abord, Le semeur, de Van Gogh dont aucune photo ne rendrait la force symbolique, le trait généreux et spontané, cet homme humble qui sème la lumière, l’intensité du grand soleil. Nous sommes bien loin de l’anecdotique scène d’extérieur. Mais au-delà de tout cela, qui me tint figée devant ce très petit format, je fus frappée par le sentiment de l’urgence de peindre, par ce soleil si simple et tout offert, par le regard posé par Van Gogh sur la scène.

le semeur van gogh

Il y eut aussi deux grands arbres – Rosiers sous les arbres, Klimt – qui foisonnaient de vie et de couleurs, dans un éclat si doux et si subtile qu’ils semblaient rendre, offrir, créer la Paix. Des rosiers clairs s’animaient à son pied et puisaient leur vie, leur beauté, leur abondance dans la multiplicité protectrice des arbres printaniers. Un petit tableau vert saisissant de fraîcheur, de tendresse, de Vie.

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Enfin, un tableau de Chagall  –  Au dessus de Vitebsk – se faisait très discret au milieu d’œuvres imposantes qui étalaient leur technique et me laissaient de marbre. Je n’ai vu que lui dans cette salle intitulée « Paysages dévastés ». De la neige et une église aux toits bleus, une barrière verte, et cet étrange bonhomme gris suspendu au dessus de la ville. Paysage enfantin et simple auxquelles les deux seules couleurs vives disaient l’amour et la beauté des souvenirs anciens. Mais cette neige était triste et je ne comprenais pas pourquoi. Elle nait, cette tristesse, dans cet homme penché que son déracinement a privé de couleurs. Son baluchon sur le dos dit que c’est un homme qui passe. Et son regard, profondément, intensément triste. C’est le vieil homme séparé de son enfance, du village de son enfance. Il ne lui est plus donné de fouler la neige éclatante, d’être dans sa lumière. C’est un tableau sur l’exil, je crois. J’ai beaucoup pensé à Frog en le regardant. Il a fallu m’arracher à la contemplation et c’était une violence.

Au-dessus de Vitebsk 1914

D’autres tableaux m’ont touchée, certains m’ont simplement plu, ceux-ci ont remué quelque chose très profondément en moi, et c’était à chaque fois une émotion nouvelle. Il en va en peinture comme en littérature, mais peut-être la peinture a-t-elle une puissance plus charnelle, plus immédiate, plus saisissante.

Enfin, A Maillol, dans la fabuleuse collection Rosenberg, Julia m’a fait entrevoir (à travers une reproduction) un tout petit format rose de Marie Laurencin qui m’a ôté les mots: Anne Sinclair à quatre ans. Comment un si petit portrait peut-il à ce point dire l’enfance, et, plus exactement, ce qui me touche particulièrement chez les petits enfants: ce mélange de candeur profonde et de gravité ronde?

Un bleu doux et grave,

Et l’enfantine conscience,

D’un visage rose.

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Les photos ne disent rien , mais peut-être susciteront-elles le désir de faire l’expérience de ces regards clairs.

 

Les Colchiques – Apollinaire

Je m’invite chez Asphodèle ce jeudi 27 avril, et je suis ravie d’entrer dans ce salon des temps modernes. Si vous souhaitez répondre aussi à sa bien douce invitation, entrez par cette porte ci: Les jeudis d’Asphodèle. Voici le poème choisi, qui n’est pas de saison, ni vraiment de mon humeur, mais il est de mon goût, oh ça, infiniment!

Les colchiques

Le pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement s’empoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-la
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne

Les enfants de l’école viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément

Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne

Guillaume Apollinaire (1880 – 1918)

 

Désireuse de donner un poème aux jeudis d’Asphodèle, je l’étais ! Il ne me manquait rien d’autre qu’une robe à crinoline ou un corset aux lacets de satin pour me sentir plonger dans un salon mondain, précieusement littéraire. Romanesque aventure à côté de laquelle je ne voulais pas passer. Il n’est besoin de souligner, parmi mes motivations, le bonheur des mots échangés, de la poésie rendue vive par cette rencontre lettrée.

Mais l’affaire se corsa lorsqu’il fallut choisir : un poème, un seul ! Un seul parmi la foule qui résonne dans mon cœur et dans mon souvenir. Impossible, j’abandonnai. Car en en donnant un, je laissai tous les autres. C’était comme si je leur disais « Vous, je vous aime moins, vous n’êtes pas tout à fait dignes d’être offerts, partagés, applaudis. Je ne vous choisis pas. » Impossible!

Finalement, et pas tout à fait résignée, je donne quand même les Colchiques, parce qu’il est à la croisée du sonnet BCBG non dénué de charmes et d’atouts, et de la modernité rayonnante. En fait c’est un sonnet, mais il n’en a plus l’air. Il s’est un peu grimé d’audace. Il est mélancolique et presque bucolique. Beauté champêtre et douleur suspendue à ce tétramètre parfait « Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne ». Atelier de collage et d’images nouvelles : irruption des enfants tout habillés de Moyen-Âge (avec les « hoquetons ») qui échappent à la fascination des fleurs – c’est l’invasion du réel dans la rêverie (mièvre ?) du poète qui pleure et qui sourit en coin. Apollinaire se plait dans une mélancolie légère, presque douce. Il manie l’alexandrin aussi délicatement que l’humour poétique : voilà l’amant ensorcelé drôlement comparé à une vache, que dis-je, à un troupeau de vaches !

Vous qui êtes présents au rendez-vous d’Asphodèle,  et vous, qui me lisez, je vous laisse savourer cet étrange, et pourtant classique, morceau d’Apollinaire. Et avec lui, je confie à votre sensibilité tous les autres poèmes que je choisis aussi.

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Merci Asphodèle, merci d’ouvrir ta porte!

 

Lecture et relecture – Antigone, J. Anouilh

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Trente ans demain. Je tire ce petit livre qui se tenait bien sage, au fond de ma bibliothèque. Il est tout jaune. Que c’est beau, un livre jaune d’avoir traversé les lectures et d’être resté là, tranquille, attendant qu’on le reprenne. Il m’appelait, lui, patiemment, avec sa couverture rouge. Discrète invitation. Un bruit confus se fait dans ma mémoire.

Dix-sept ans. Le train pressé file vers mon amoureux. Brûlée par l’impatience, j’ai chapardé dans les placards de mes parents un bout de leur jeunesse. Il faudra bien tromper le bruit du train et le silence de l’attente. Mon père était fier sans rien dire devant sa fille ainée emmenant Antigone jusqu’au premier amant. Inquiet aussi. Je vais comprendre bientôt ce regard paternel qui se maitrise autant qu’il peut, si beau d’être seulement humide. Je vais comprendre. Je vais te rencontrer, dans le petit livre rouge, toi, Antigone. Ton nom déjà est un voyage. Il me parle dans une langue inconnue que je devine quand même.

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Invitation au théâtre

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Mille et Une 

Tragicomédie musicale- 23-24-25 Mars 2017 au théâtre de la Renaissance à Oullins, puis en tournée.

(Patrick Burgan, Abdelawed Sefsaf, Percussions Claviers de Lyon, Juliette Steimer)

Musique et Voix se répondent et s’unissent pour faire battre sur scène le cœur de notre monde. Notre monde n’a plus d’âge. Une femme enfermée respire avec la musique, qui l’écoute, l’accompagne, lui répond. Les percussions sont douces ou inquiétantes, étonnantes, visuelles, mouvementées. Elle dansent et convoquent des univers qui se métissent. Sublimes.

Elisa Marwan, journaliste, otage oubliée au cœur de la Syrie en guerre, raconte un monde d’amour et de révolte, de souffrance et de combats. Cette Shéhérazade moderne, énergique et sensuelle, parfois loufoque, envoie Pénélope et Nina Simone à l’œil de son bourreau pour lui faire sentir la vanité de son entreprise djihadiste. Et la prisonnière devient, en racontant, follement libre. Elle provoque, interroge, et crache sur la violence qui habite notre modernité. Que cela fait du bien ! Après mille et une nuits de paroles, tout au fond de la folie, il ne reste plus que les comptines d’enfance, qui semblent contenir l’essence de notre humanité. Ce sont les mots essentiels, les tout premiers, les tout derniers. Et le bourreau, redevenu enfant, peut à nouveau imaginer, rêver. Il s’est enfin rejoint. La parole toute-puissante d’Elisa a libéré l’œil qui la retenait.

Un spectacle vibrant auquel il faut courir!

La mort de Gavroche, dans Les Misérables, V. Hugo

gavroche

Tout le monde l’a lue. Tous ceux qui ont un jour ouvert, avec un peu de curiosité, un manuel de littérature. On admire le morceau de bravoure, l’écriture virtuose qui danse avec l’enfant, entre les balles. On sent bien qu’il y a là une de ces pages essentielles de la littérature française.  Mais quand on suit depuis plusieurs semaines la grande lecture de cette foisonnante épopée qu’est Les Misérables,  alors on arrive à cette scène tout plein de plusieurs centaines de pages, qui, petit à petit, ont fait naître une figure nouvelle et inclassable. C’est Gavroche.

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