L’aube à peine avait levé le monde

L’aube à peine avait levé le monde.

Les premiers pas des enfants frôlaient doucement le silence.

L’air était encore tendre aux talons de la nuit.

Les murs de la maison avaient leur respiration grise.

Dans une chambre s’élevait, déjà, une tour faite de chuchotements.

 

Ne rien déranger et invisible demeurer l’étrangère de ce petit matin.

Ne rien perdre, surtout, ne rien perdre.

Et ployait pâle et frêle ma page sous le poids du désir.

 

Mais le ciel montait. Et tout était plus clair et plus net et la tour des enfants était tombée dans l’éclat de leurs voix.

L’aube mystère avait dans la lumière d’hiver emporté son poème.

Les mâts

A l’embrasure des pins le sentier porte au ciel

des espoirs aux pieds nus

 

Les mâts sont l’horizon dressé

comme mon cœur

Les mâts sont un peuple debout dans les cahots du monde

un peuple de flèches blanches qui ne croient qu’au vent bleu

un peuple les mâts

un peuple pour hisser

le pavillon des rêves

dont les pieds vont si nus que la vie les écorche

 

 

A nos petits matins

Pour E., mon amie qui rend les collines plus douces

La nuit pour le poème entrebâille sa porte et je sens se tracer, sur l’écran confus que les mots font encore à ne pas être écrits, la route entre les arbres au ventre des collines.

Nos voix dans les herbages, les ciels, les amours, tissent un fil de soie où se nouent nos questions.

Gracile comme toi, ton arbre au bord du pré, et libre et je te vois, et c’est l’aube plus douce qui poursuit le chemin.

Les virages réservent dans leur balancement des mystères touffus.

Nous ne connaissons pas tous les secrets. La beauté suffit à nos petits matins.

Je voudrais écrire un poème au poème de Chloé

Dans le dernier numéro de Traction-Brabant (n°80), la revue dirigée par Patrice Maltaverne, est publié un poème de Chloé Landriot qui commence ainsi:

« Cet instant est un poème.

Ce que je pourrais en dire ne serait qu’un lointain aperçu de tout ce qu’il contient.

Je me fais la réflexion que pour une fois, c’est moi qui suis venue rejoindre la chatte. Je me suis accoudée à la fenêtre  ouverte où elle m’a précédée pour regarder tomber la pluie.

Les gouttes épaisses sont sans violence: à l’oreille, je sais que cette pluie est bonne. Je pense au jardin. Je suis tranquille.

Quelque chose se fait sans moi. (…) »


Ce poème est si beau qu’il mérite que l’on commande ce numéro pour le lire en entier, avec un autre poème de Chloé qui s’appelle « Où la mort est l’horizon ».

 Parfois la littérature est une porte qui s’ouvre sur l’inconnu, parfois c’est un miroir où l’on se reconnait si intimement que la voix du poète donne corps et chair à celle toute engourdie qui demeure en soi. Réveillée soudain à la lecture de ce texte, cette voix en moi a voulu formuler cette façon si douce de recevoir un poème, pour dire merci, simplement.

Je voudrais écrire un poème au poème de Chloé.

Nous avons des instants qui se ressemblent, épais des mêmes ciels et du bruit des enfants.

J’entends comme en écho, la beauté.

Nos chats peut-être se regardent de lointaine fenêtre à lointaine fenêtre.

Je voudrais écrire un poème au poème de Chloé, écrire son écume qui mousse mon silence. Je voudrais effeuiller-  infiniment – sa pluie d’encre qui n’est pas mienne mais si proche si proche de mes ruissellements secrets.

Je laisse sa voix rousse se promener longtemps au mur de mes pensées, et la première étoile entre ses derniers mots, demeure.

Genèse de La Houle

A Margot

 

Je retrouve dans mon carnet les notes prises avant d’écrire un poème publié ici qui parlait de la houle. Peut-être que ce poème passait à côté de son sujet. Les notes qui suivent ne sont que des notes mais entre les premiers mots et ceux qui ont filtré ensuite, quelque chose s’est perdu.


Le vent.

Le ciel s’est ouvert à l’aplomb de mes rêves.

Je voudrais m’avancer, aiguë comme la terre, dans l’eau vaste prière, et sentir puissante la houle dans les reins, et disparaitre enfin dans la courbure du monde.

Les voiliers ont leurs ailes, et je porte mes chaines, mes chaines aux nœuds d’amour que j’ai nouées moi-même.

Entre ces chaines-là et le bleu sans entrave, je vais en funambule sur le fil frontière où moussent les bruyères.

Basalte

Longe les orgues

longe

la paroi te regarde

toi qui passes qui ne fais que passer

Longe longe le grand basalte

qui te regarde

et le soleil

 

Tu portes dans ta chair le lit de la rivière

les galets blancs comme des grappes de souvenirs

plus vieux que ton amour

tu portes les volcans

les vies

tu portes tout cela ne faisant que passer

 

Tu longes les orgues froids dans le soleil d’octobre

écoutant leurs murmures et ton cœur

voudrait prendre

maintenant

la vraie mesure du monde

 

Tu foules pour l’aimer

la terre

cette terre dont tu es faites

dont tu ignores tout

dont tu devines à en pleurer

tout ce que tu ne sais pas

 

Marche marche l’automne et son grand chalumeau

viennent  rougir

de flammes de vigne vierge

et de lumière

tes élans vers le ciel

.

Deux ans

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Le feu ne couve plus

les flammes sont sans voix

les braises fument au fond

leur dernière fumée

deux ans dit-on dans les journaux

à nous qui avons nos enfants

si petits

vont désormais les jours à rebours de la vie

où sont

les sacs d’air

les mots

rien pourtant ne nous sauvera

tout va

à sa perte

et nous à nos vies ouragans

deux ans seulement dit-on

tout va finir

mes filles

mes mains ne tiennent que

le silence stérile

de la terreur des lendemains

et mon amour