Images d’enfance

Texte écho aux propositions de Quyên et Joséphine qui se sont pliées à l’atelier d’écriture proposé par François Bon: il fallait raconter trois souvenirs de films. Je ne suis pas dans les clous et ne respecte pas les contraintes, mais ce texte est né ainsi, après lecture des textes de Quyên et Jospéhine.


A Maman

Quand j’étais enfant, il n’y avait pas de télévision à la maison. Cela n’est ni une plainte, ni une fierté, mais un constat qui a son importance quand j’essaye de penser aux images qui ont peuplé mes rêveries d’alors. D’abord, les dessins animés dont parlaient mes camarades d’école ne représentaient absolument rien pour moi. Ils n’ouvraient à aucune image. De ce fait, je ne me souviens d’aucun des titres stars des récréations de l’école maternelle et primaire. Peut-être y ai-je perdu quelque chose mais je n’en ai pas le sentiment. Je veux dire (sans jugement  négatif à l’encontre des écrans, et je me mords les lèvres pour ne pas développer l’article dans ce sens; mais ce n’est pas le propos), que je ne me souviens pas avoir regretté de ne pas avoir accès aux mêmes divertissements que mes camarades. J’ai sans doute eu la curiosité piquée, mais je n’en garde aucune trace intérieure.

Ce dont je me souviens, c’est que mes images mentales étaient liées à mes lectures, ou à celles que ma mère faisait pour moi et qu’elles suffisaient à ma joie. Les plus anciennes viennent d’un livre en tchèque où une fourmi malade était soignée par un docteur fourmi que j’appelai « Docteur Jojo ». Elle était bandée à la tête et les autres fourmis s’affairaient autour d’elle. Ces images sont associées à des mots que je reconnaissais comme étrangers alors même que je ne savais pas lire. J’ai aussi gardé de mes livres d’enfant ces trois cloches fabuleuses sous lesquelles Zaza collectionnait des mots qui sonnaient ensuite quand elle les faisait tinter. Comme elle, je préférai la petite cloche, celle des petits mots, et la grosse cloche me faisait peur – comme au chat. Ensuite, l’univers qui peupla mes rêveries, et qui fut le plus élaboré, le plus nourri, le plus essentiel, fut celui si lisse et si sage des romans de la Comtesses de Ségur. Ce monde de gens bien habillés, où même les polissons étaient gentils, me fascinait. Les robes et les rubans bien repassés des petites filles, leurs aventures raisonnables étaient aussi rassurantes qu’un doudou. D’ailleurs, bien plus grande, il m’est arrivé de relire en cachette mes vieux livres roses pour me consoler d’une grosse angoisse ou d’un chagrin. J’ai très nettement l’impression que ces mondes ouverts par la lecture avaient au moins autant de place dans ma vie d’enfant que la réalité.

Cependant, ma mère, pleine de bon sens et d’amour, organisa quelquefois des sorties au cinéma dont je situerais les premières entre mes cinq ans et mes huit ans. Je me souviens que c’était un plaisir assez rare et que cette rareté ne donnait lieu à aucune frustration mais augmentait le bonheur de ces moments partagés avec ma sœur et ma mère. Je crois que nous avions l’impression d’un grand privilège, et mon intuition me donne à penser que ma mère partageait cette impression avec nous. Je me souviens de trois dessins animés que j’ai trop de mal à étaler sur un axe droit du temps qui, dans l’espace de la mémoire, est devenu un labyrinthe passionnant.

Une fois, je devais être au CP, nous allâmes, ma mère, ma soeur et moi, voir Les Aristochats. Je ne me souviens de rien d’autre que notre tendresse pour ces chatons, notre gaité dans la voiture, en rentrant. Je ne garde pas d’image du film lui-même. Mais ce qui rend ce souvenir si extraordinaire, c’est que, très peu de temps après être allées au cinéma, nous trouvâmes au garage, dans un carton, un minuscule chaton noir que ma mère avait amené à la maison. Notre surprise et notre bonheur furent certainement parmi les émotions les plus intenses de ces années-là. Nous baptisâmes ce chaton Berlioz et l’aimâmes passionnément. Le premier chat de la famille! Il va sans dire qu’il fut le chat le plus affectueux et le plus incroyable que nous ayons connu, durant sa trop courte année de vie. Je ne peux maintenant entendre la musique des Aristochats sans penser à ce chat qui devint une légende familiale.

Maman nous emmena une autre fois (avant – ou après – les Aristochats) voir Le Livre de la Jungle. Je n’ai que quelques bribes de souvenirs du dessin animé et je ne peux affirmer que les noms des personnages me soient restés de cette séance-là. Je ne peux oublier cependant que la salle de cinéma me paraissait immense et que  nous étions seules (ou alors, je croyais que nous l’étions). Et surtout, je crois pouvoir affirmer que nous avions attendu la toute fin du générique et qu’une nouvelle projection avait démarré sans que nous ne soyons sorties de la salle (je ne sais pour quelle raison nous n’étions pas sorties. Audace de ma mère?). Le deuxième visionnage eut la saveur d’un bonbon volé.

Enfin, un dernier souvenir de film que je ne saurais pas dater non plus, est lié à Kathy, une amie de mes parents que nous aimions beaucoup et qui était la marraine de ma sœur. Je me souviens qu’elle nous faisait rire et que son appartement villeurbannais était un véritable livre d’aventures. Elle y faisait trôner de nombreux objets ramenés de ses voyages, et surtout de la petite île des Philippines qu’elle finit par adopter définitivement dans les années qui suivirent et où elle mourut, après avoir, notamment, subi une tentative d’assassinat au « coup’coup » (une machette servant à fendre les noix de coco). Elle en garda le crâne abîmé et perdit un oeil. La séance de cinéma à laquelle Kathy me mena remonte à bien avant ces sombres événements, mais je ne peux m’empêcher de penser que Kathy a été comme un roman vivant. Peut-être est-ce elle aussi qui donna tant envie de voyager à ma petite sœur. Sa vie sur son île demeurait un mystère miraculeux et fantasmagorique pour nous qui ne quittions jamais la France. Imaginez, elle avait même de petits singes apprivoisés qui vivaient avec elle au milieu d’une forêt de cocotiers et dont elle nous envoyait des photos! Quand nous étions petites, Kathy nous gardait de temps en temps à Villeurbanne. Sa baignoire-sabot nous intriguait au moins autant que les masques mexicains et que les grands puzzles collés et accrochés aux murs. C’est donc lors de l’un de ces séjours, que Kathy m’emmena (seule, je crois, parce que j’étais la grande et ce privilège augmentait encore le plaisir de cette sortie) voir la Belle et la Bête. Encore une fois, je ne garde aucun souvenir du film mais Kathy m’avait offert, en plus, un grand livre avec l’histoire et les images de Disney. N’étant pas habituée à posséder des produits Disney, les dessins me paraissaient particulièrement beaux, tout comme le livre, parce qu’il était plus grand que tous mes autres livres et que les pages étaient en papier glacé. Pour ces raisons, Il fit longtemps partie de mes livres les plus précieux,  et parce que c’était un cadeau de Kathy que j’aimais, et un cadeau qui m’avait été fait particulièrement à moi, ainée. Je suis certaine que ma sœur n’avait pas été en reste mais Kathy avait eu cette bonté de me faire sentir que ce présent était spécialement choisi pour moi.

Je suis émue de constater que le fait d’évoquer des films vus dans l’enfance ne déclenche pas de souvenir précis de ces films mais plutôt une impression diffuse, une brume  liée à quelques images de ma vie de petite fille. Et je crois que cette brume, je peux l’appeler  bêtement, simplement, naïvement, mais sincèrement aussi: bonheur. Ce genre de souvenirs est une douce compagnie dont le travail du temps ne nous prive pas, mais au contraire, nous fait jouir davantage, en recomposant le passé selon une mystérieuse loi, celle des émotions.

De l’incivilité et de la peur

Il y a quelques mois, Aldor disait dans une de ses improvisations:

« Il faut agir contre l’incivilité, mais comment ? Par l’exemple, certainement, qui est le premier moyen et le meilleur dans la durée. Mais c’est sur le moment, aussi, qu’il faut agir. En intervenant, en prenant la parole, en s’adressant directement à cette personne dont le comportement dérange. Il faut le faire avec gentillesse, sourire et bienveillance. Mais, même ainsi, il faut pour cela du courage. De ce courage qui – m’avait fait observer l’aimée, qui s’y connait – n’est pas un don mais le résultat d’un effort et d’un travail sur soi. »

Cette réflexion m’a durablement marquée, et je me suis résolue à surmonter la peur pour dire, intervenir lorsque je serai face un comportement incivil, dérangeant. Je n’ai jamais eu de difficulté à le faire avec des gens que je connais, avec des enfants, parce que justement je n’avais pas peur. Hier, j’ai eu l’occasion d’intervenir dans un contexte moins sécurisant, ayant dans la tête les mots d’Aldor.


Dans le bus. Un long trajet. Une heure entière avant de retrouver la sécurité tranquille de ma maison. L’agitation familière de mes filles. Levée depuis bien avant le jour, je laisse s’alanguir ma pensée à la vibration de la vitre du bus. Je demeure entre le sommeil et le vagabondage intérieur, serpentant, silencieuse, entre les richesses offertes par cette journée de formation, cette amie retrouvée, ces perspectives entrevues. Une heure de bus pour quitter la raideur fourmillante des trottoirs lyonnais, sa nuit effervescente, et gagner le moelleux des collines, l’obscurité heureuse de la forêt, et peut-être, dans le halo des phares, une biche surprise, un lièvre. Une heure immobile et solitaire: un espace de liberté intime. Je savoure.

Quatre voix me réveillent. Des rires qui signifient « Regardez comme je ne vous regarde pas. Je suis là! Vous n’échapperez pas à ma présence et je compte bien vous faire payer la misère de ma vie. » De jeunes gens s’installent près de moi. Ils parlent si fort que je sursaute, sortant de ma douce somnolence. Sans réfléchir, je leur faire remarquer, aimablement, qu’ils viennent de me réveiller et que j’aime entendre les rires, et que les leurs sont joyeux mais pourraient être plus discrets, eu égard au calme que d’autres que moi sans doute apprécient également ce soir, après une journée de travail. Ils demandent aux autres passagers s’ils les dérangent. Chacun regarde ses chaussettes et se tait en faisant un moue de déni. Je précise alors que je me suis peut-être avancée pour les autres, mais que moi, vraiment, ce soir, j’aimerais voyager dans le calme. L’un deux s’excuse, et me propose ses bras pour dormir. Je ne relève pas et lui souris seulement. Le calme revient un instant.

Pour l’instant, je n’ai pas peur.

Les jeunes hommes ouvrent deux bouteilles de whisky et boivent au goulot, pressés de s’étourdir. Le ton de leur voix montent à nouveau au fur et à mesure que les bouteilles se vident. Ils se battent en riant dans les allées, s’injurient (amicalement sans doute, mais les mots sont ce qu’ils sont). Ils ouvrent aussi des bonbons qu’ils se jettent à la figure. Les passagers toujours, regardent leurs smartphones  et font mine  d’ignorer les bonbons qui atterrissent sur leurs manteaux, dans leurs cheveux. La lâcheté et la soumission me mettent en colère. Ces jeunes n’ont pas l’air méchants pourtant. J’interviens à nouveau, très tranquillement, dans un langage très correct, en souriant toujours – j’essaye de ne pas avoir l’air professoral, mais ces gens qui ont mon âge me font penser à mes élèves. Auraient-ils envie de subir ce qu’ils font subir aux autres? Ont-ils tant besoin que cela d’être remarqués? Veulent-ils être remarqués de façon aussi négative, vraiment? Ont-ils pensé à la personne qui aura à nettoyer le bus, souillé de sucre collant? A celle qui s’assoira sur un bonbon incrusté dans le velours du siège? Ils me répondent qu’ils s’amusent, qu’ils ne sont pas du genre à manquer de respect. Et même, ils s’excusent.

Je n’ai pas peur. Pas du tout. Cependant, j’ai craint un instant, avant de m’adresser à nouveau à eux, peur de les agacer et de l’alcool qui leur monte à la tête. Mais tout va bien.

Le bus se vide et maintenant, pour trente minute encore, je suis seule avec ces quatre hommes saouls, au fond du bus. Ils me draguent clairement et avec insistance, échangent à mon propos des mots en arabe que je ne comprends pas mais qui provoquent leur hilarité. Ils disent qu’ils descendent au terminus, sur le parking d’un tout petit village, ou bien sûr, il n’y aura personne. Ils ne précisent pas tout cela, mais je le sais, moi, parce que je descends aussi dans ce village où j’ai garé ma voiture ce matin. Cette fois, je me demande ce que seront leurs intentions lorsque nous serons seuls dans la nuit. Je commence à avoir comme une pierre dans l’estomac.

Les minutes se cramponnent à ma peur et semblent ne pas vouloir passer. Elles résistent. Les deux bouteilles sont vides. Les jeunes hommes allument chacun un joint qu’ils se mettent à fumer, tout autour de moi. La prudence m’ordonne maintenant de me taire, seulement, je pense que si je ne dis rien, ce que j’ai dit avant n’aura servi à rien. J’aurai plié, ils auront cette illusion de puissance qui pansera leur détresse (est-ce autre chose qui pousse à agir de la sorte?). Encore une fois, je leur faire remarquer que ce n’est pas correct de fumer ici, à côté de moi dont les poumons n’ont rien demandé, et qu’accessoirement, c’est interdit. Réponse  » Moi, la justice, elle me baise tous les jours, alors moi, la justice, je la baise aussi« . Toujours calme et souriante (alors qu’à l’intérieur, la pierre s’est faite rocher), je dis que je comprends mais qu’il n’est nulle question de légalité, et seulement de morale, de respect de l’autre. « Madame, je vous jure, s’il y avait des enfants, je ne fumerais pas ». C’est bien, voilà ce que je réponds. C’est bien. Seulement, si je ne suis pas une enfant, dois-je pour autant subir leur fumée? Il y a des secondes blanches. Alors là, j’ai peur. Les hommes se regardent, et moi, je les regarde, et cela m’en coûte, ô combien.

Un des hommes, joufflu comme un enfant, le teint rougi par l’alcool, finit pas éteindre son joint et murmure « C’est vrai. Vous pourriez être ma sœur. » Les autres ne disent rien mais cessent également de fumer.

Leur langue ordurière retentit de plus belle pendant les dernières minutes du trajet. En arabe et en Français. Je constate que ce que je ne comprends pas me terrorise. Pourtant, ils ne sont pas agressifs. Pas du tout. Cela ne m’empêche pas d’imaginer tous les scénarios à la descente du bus. Je n’y tiens plus, j’envoie un message à mon mari. Il rebrousse chemin pour venir m’attendre.

Le bus s’immobilise et les hommes me saluent poliment avant de s’engouffrer dans le noir, brisant la nuit de leurs voix éméchées. Je me jette dans les bras de mon mari, soulagée.

Récit des événements. Mon mari, soucieux et protecteur, me reproche de ne pas m’être tue,  essaye de me convaincre qu’il est inutile de s’exposer ainsi, et que si  les hommes avaient été plus agressifs, j’aurais pu avoir de gros ennuis.

Pourtant, je ne regrette pas d’avoir osé dire ce qui me semblait une évidence. Ce que je regrette, c’est d’avoir eu peur. J’ai pensé à ma formation du jour dans laquelle nous avons évoqué la confiance comme un point central de la pédagogie: faire confiance à l’élève l’aide à progresser. Voilà, je regrette qu’au fil du trajet, se soit émoussée ma confiance. Confiance en l’autre et en sa capacité à entendre et réfléchir, confiance en moi qui ai instinctivement su  que je pouvais échanger avec ces hommes sans danger. Je regrette aussi que ce manque de confiance enferme les gens dans le silence et réduise les occasions d’échanger.

Si on avait moins peur, si on pouvait dire les choses, avec confiance et une véritable bienveillance, les fractures entre les êtres tendraient à se résoudre, et tout le monde y gagnerait en bonheur.

 

 

Fragments d’une amitié

Nous n’avons jamais été des amies légères, Caro. Nous avons été deux enfants conscientes, dès les premières années, de la gravité des choses.  Ce sont ces regards-là, jeunes mais graves, fichés en travers de nos âmes, qui se sont d’abord reconnus, je crois. Je crois aussi que ce que nous avons appris ensemble, c’est à rire, puisque penser, nous le faisions déjà.

 Tu n’es pas mon amie légère et pourtant, ta voix a l’inflexion du soleil. La magie de me sentir chez moi dans l’accent de tes mots, et l’excitation d’y entendre chaque fois une mélodie qui demeure  – un peu – étrangère.

Ce qui est sûr, c’est que flottent dans ma vie les rayons de ton cœur.


L’eau bout pour les pâtes à l’heure du repas. Elles seront sans sauce car la seule qui vaille existe dans nos cœurs. C’était celle de quatre heures, nous nous en souvenons.


« J’ai rêvé de toi cette nuit », c’est ainsi que tu te présentes, parfois, et je sais que c’est toi.

C’est ainsi que nos pensées se faufilent – tentacules velours -dans les heures et l’espace.

Je rêve de toi ce jour-ci, je rêve de toi cette vie-là, et je n’en veux pas d’autre où nos rêves ne pourraient pas se rejoindre.


Que tu sois loin ce n’est pas vrai. Amie tu loges dans mes secondes ; elles ont ta forme et ta couleur,  et mes autres amours s’agitent en bruissant autour d’un creux secret où je peux te garder.


Quand Violette et Camille disent

Caco elles disent

Un amour d’enfant

En est-il de plus clair ?

Le goût des jours

Pass the flavour, lança Frog pour l’agenda ironique de septembre. Son billet d’ouverture était vif et joyeux, invitant à ripaille et mots heureux. Une épice, au moins, doit se mêler de l’histoire, et l’ironie la pimenter.

Cependant, l’humeur est un peu vague, et je déballe ce que je voulais gai et qui se fait plus morose qu’attendu. Si le soleil revient, je participerai encore, car le sujet est beau.


 

Mon enfance ne fut pas sucrée comme une pêche, ni offerte comme la cannelle, ni vanillée, ni tranquille. Mon enfance avait l’âpreté du désir : il fallait grandir. Il fallait édicter son chemin, soulever les lourdes pierres du devenir, se faire lumière. Chercher dans la nuit de mon lit la juste route pour mes pas, conjurer les effrois de la mort qui très tôt me privèrent d’innocence, apprivoiser la certitude de mes failles profondes. Sentir les regards sûrs que l’on posait sur moi, l’enfant miracle, accepter qu’ils se trompent. Se battre cependant, ardemment, se battre, puisqu’il n’y avait pas de vie sans combat. Et je ne sais trop pourquoi cette idée-là germa. Sont-ce les corps fragiles de ma mère, de ma sœur, et le mien trop vaillant ? A moi la lutte, aussi, sinon qui aurais-je pu être ? L’amour pourtant prit le pas sur le noir, laissa sur les journées sa belle poudre d’or. Tout se conjuguait bien puisque nous étions quatre. Et je portais en moi, également intenses, le goût raide de corde et celui de menthe fraiche. Explosions toniques de gingembre et d’angoisses, bonheurs encore neufs, tout vifs, inentamés.

J’ai croqué les années qui crissaient sous mes empressements, la légère bourrache fleurissait ma jeunesse et l’anis étoilait mon âme faite de ciel et d’infinis possibles. Ainsi, dans mon étroite cuisine aux immenses fenêtres, coincée entre les toits pleins de niches secrètes et  de chats familiers– seigneurs alanguis sur les tuiles du Vieux Lyon – j’accumulais, dans de petites fioles en verre, toutes les épices possibles. Je cherchais, j’achetais des couleurs, et je mêlais des mondes au dessus des fourneaux. A grand renfort de paprika et de curry, de curcuma et de baies roses, de badiane, de coriandre et de Raz el Hanout, de safran et de cumin – celui-ci c’était les dieux qui le donnaient – je dilatais l’espace, je colorais le temps, mon geste était leste et précis. Mes alignements de poudres vendues prix d’or m’assuraient le voyage, la nouveauté, l’intensité des jours. A cette époque-là, je cuisinais comme je vivais, dans une frénésie douce faite de découvertes et de plaisirs neufs. C’était une joyeuse effervescence. Je n’avais pas oublié la mort ni ma médiocrité, mais je m’agitais tant, j’aimais tant, je lisais tant, que ces vieilles certitudes me donnaient seulement, comme la morsure du piment, le sentiment de l’urgence. Urgence de vivre, de se créer soi-même, d’explorer l’infini. Entrouverte maintenant la large pièce du bonheur. Il n’y avait qu’à tendre la main : pépites venez à moi puisque je viens à vous. C’était facile. On me disait que je cuisinais bien.

Je ne sais pas vraiment ce qui lentement me mena vers les jours que je vis. Le temps fit son travail, peut-être. Un amour qui s’étale sur le fil des ans, le rythme réglé des semaines. Les épices sont là, dormantes, dans ma grande cuisine qui verse dans les collines les pensées que j’effeuille. Je cuisine beaucoup moins, une branche de thym habille le quotidien. Je ne pourrais pas dire ce que me sont les heures : ou douceur ou fadeur. Les joies sont très profondes et m’enserrent en silence, touchant insidieusement aux nœuds de la mélancolie dans les froidures blanches du brouillard automnal. Pointent aussi des regrets quand j’ouvre le placard où les fioles d’autrefois m’attendent vainement. Tout est très établi et c’est inconfortable. J’aimais l’inquiétude, j’aimais ma vie encore informe –il fallait inventer –  et, alchimiste impatiente, j’aimais sentir se répandre sous ma peau les frissons des saveurs que je savais trouver. Aujourd’hui, la vie a moins de goût. Ou est-il seulement plus ténu, plus sincère? Quelque chose dans l’air me souffle que reviendra bientôt le temps d’intimes inventions. Je l’attends, je l’espère, puisque rien n’est figé, puisque tout passe, puisque je sens en moi un vent qui tourbillonne et qui guète son heure.

Et pourtant, dans le creux de l’attente, se trame le plus beau. Moins de goût, plus de bruit. Ce sont des fracas d’innocence, des claquements heureux, qui occupent le temps. C’est le bruit des enfants, leur parfum d’avenir.

 

Parler d’amour- Parler de lui

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A Toi que j’aime, qui viendras sans doute jeter ton œil curieux et malicieux sur ces mots, laisser un trait d’esprit, et mon pauvre portrait sera tout raplapla.

Et Merci Joséphine pour l’ouverture des vannes.

J’aime les poèmes et les romans d’amour. J’aime aimer, et je l’aime lui. Pourtant je n’ai l’ai jamais esquissé de mots. Pourtant je n’ai jamais écrit l’amour, mon amour, notre amour.

Je crois qu’aucun poème, aucun roman inscrit dans ma conscience, proche ou lointaine, n’a jamais affleuré à notre vérité. Comme un étrange doute, mauvaise suspicion jetée sur cet amour que rien ne dit. Parce que notre amour n’a rien de romanesque, parce qu’il est empreint de monde, de quotidien, de matérialité. Parce qu’il est en-deçà des mots mais jusqu’au bout des ongles. Je ne veux rien trahir des liens invisibles que l’on tisse patiemment, je ne veux pas dorer d’or fin ce fer poinçonné par l’âpreté de la vie. Et j’aime tant sa rugosité, sa densité, son poids dans ma main et mon cœur, que j’ai peur des mots exacts qui n’étincelleront pas comme ceux des poètes. A l’aune de l’idéal, du motif poétique, je ne veux pas que souffrions d’une comparaison fautive. Car je sais que nous sommes moins purs, moins brillants, mais plus précieusement marqués par les jours traversés épaule contre épaule.

Alors, de lui, je n’ai jamais parlé.

Joséphine évoquait la difficulté de parler de ce qui est présent, bien présent, disait que l’écriture naissait sans doute d’une absence. Je lui répondis un début de portrait. Ce portrait se poursuit mais je n’organise pas car ce serait éteindre l’incendie de son âme.

J’aimerais bien, quand même, dire sa présence. Quotidienne, physique, étrangère, désassortie. Et ses grands bras qui réparent tout. Ses mots qui ne sont pas les miens, et les gros traits qu’il fait du monde, qui me laissent un peu en paix avec moi-même. Son chaos et son sommeil de plomb. Sa présence, envers et contre tout. La certitude tranquille de nos corps épousés. Et son passé brûlé dont les chairs sont vives.

Rien n’est si grave à ses côtés, parce que c’est très sérieux pour lui, de se moquer de tout. Ses mots les plus sérieux ont un sourire au coin des lèvres. Mauvaise foi voilée de son honnêteté, il n’y peut rien. Et sa voix sur mon répondeur. Il se complait en nonchalance et déclenche des tempêtes avec des brindilles. Il faut faire le gros dos, sentir le vent claquer, mes lignes vaciller. Le grand calme qui suit, et le soleil qui fuse, parce qu’irrémédiablement, nos yeux dans les yeux, et je suis toute petite bien au chaud dans ses bras. Il déplace mes regards, plus clairs et plus conscients.

 Il fait le sourd et entend tout. Ses mains plongées dans la matière. Il connait les rouages de tout ce qui fonctionne et me laisse les vapeurs, les pensées et les mots. Il est ma racine essentielle au monde comme il va. Sa bonté dans un grognement d’ours. Son regard d’enfant. Ses plis inquiets du front qui retombent soudain.

Il va dans la vie comme à cloche-pied sur un fil et je tremble pour lui : je vois l’abîme, il voit le ciel. Sa peau d’homme qui me rend douce. Fi de ses plaies hurlantes et vaille que vaille, pierre après pierre, nous nous bâtissons plus solides. Nous prenons des sentiers écartés, escarpés au milieu des rochers de nos étrangetés. Nos univers vont côte-à-côte, qui ne s’altèrent pas mais s’admirent et s’étreignent. Il n’est jamais d’accord : position absolue. Nous nous forgeons au feu de la contradiction, vivement, drôlement, tendrement.

Parfois les cordes lâchent que nous tressons encore d’inlassable confiance. Demain n’est pas bien loin, nous l’attendons sereins.

Une croix dans mon calendrier

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A mon ami, mon grand ami.

Certaines dates comptent plus que d’autres. On fait une croix dans le calendrier, on y griffonne quelques mots. On la contemple de temps en temps, cette date griffonnée. Il faudra y penser.

Le 9 mai se griffonne dans mon calendrier depuis quinze ans déjà. Quinze ans qu’ensemble, nous égrenons nos âges et fêtons le temps qui nous lie. Impérieuse et douce contrainte que l’on a ancrée, comme des lumignons posés sur le sentier de nos vies.

Pourtant, nous ne sommes pas de ceux qui déterminent les souvenirs à un point fixe du passé. Nous ne les redessinons pas sans cesse, comme d’autres consolident, parfois, à grand renfort de calendriers jaunis, le socle de leurs sentiments. Nulle nécessité pour nous. Nous plongeons quelquefois  fois de concert dans tout ce que nous fûmes. Ces moments ont le goût d’une vieille liqueur, aux arômes puissants offerts par les années. Mais nous ne comptons pas, nous ne replaçons pas les choses en leur place sûre sur le fil du temps. Foin de l’exactitude qui voile les profondeurs. D’ailleurs, je ne me souviens plus de ton premier visage, ni de nos premiers mots. Au milieu de tant d’autres visages, il y a eu, chemin faisant, une élection. Une élection mutuelle de nos âmes aimantées. Et rien n’était besoin d’être dit, et tout était senti. Au milieu de tant d’autres, nous portions en silence, et en conscience, les années à venir qui nous seraient données.

Et depuis ces années, dont la trace me charme plus encore à mesure qu’elle se brouille, je ne me souviens plus qu’autrefois, bien avant, nous ne nous connaissions pas. Tu es là. Comme un morceau de bras, comme un bout de mon cœur. Tu me constitues tant que je n’ai peut-être pas vraiment existé avant, ou je n’étais pas complète. Ou maintenant que tu es là, je ne pourrais être complète, sans ces 9 mai cochés dans mes calendriers. Tu es là au-delà des Lyon-Paris qui sont trop rares, tu es là dans les longs silences et les téléphones muets, tu es là du bout du monde sur mon écran, tu es là comme main dans la main nous marchons dans la vie. Le présent nous suffit, même s’il se fait rare. Pas besoin de compter dans le rétroviseur et les moments donnés ont une autre saveur que seuls nous connaissons. Tu es là et si tu ne l’étais pas, rien n’aurait le même sens, ni la même couleur, ni la même solide confiance en la vie comme un cadeau reçu.

Nous sommes des amis silencieux au milieu de nos futilités. Ta présence ne se commente pas. Ta franche présence. Tu sais le poids des mots et tu parles à raison. Tes mots sonnent dans l’air avec le tintement net, et doux, de la sincérité mûre. Tes mots sont aussi clairs que tes grands yeux que j’aime. Ta pureté d’être toi. Tu dis tout ce qu’il faut, tu ne déguises pas, ton regard transparent lève tous les mystères. Tu fais naître mon rire avec un mot ou deux, remplis de tes vérités crues. Tu es ma lumière blanche promenée sur le monde.

Nous sommes des amis éparpillés en France et nos vies ne se mêlent plus comme aux premiers moments. Mais elles vont côte-à-côte et se touchent toujours, dans ce frôlement fait de mille petits nœuds qu’aucune main habile ne pourrait défaire. Les croix dans nos calendriers sont de ces petits nœuds-là et si nous les comptons et ne comptons que ça, c’est pour sentir nos mains serrées et les bruits accordés de nos pas vers demain.

A Toi, Pierre-Luc. La croix était plus grosse cette année : 30 ans. Joyeux anniversaire.

Des rideaux et de l’enracinement

Les rideaux. Vaste sujet. J’ai un peu peur de m’y empêtrer, ou de m’y cacher, au lieu de m’y chercher, mais l’invitation de Joséphine, son très beau texte, ainsi que celui de Frog, m’ont donné des fourmis dans les doigts, dans la mémoire, dans le cœur. Il y a aussi, leurs textes sur l’exil qui s’invitent dans ma pensée. Merci à vous.

Des rideaux et de l’enracinement

Il y a toujours eu des rideaux, chez mes parents. Choisis, cousus avec soin par ma mère. Son exigence de femme d’intérieur me donna à penser qu’ils étaient le signe d’une maison bien tenue, soignée, accueillante. Leur mouvement gracieux et leurs plis arrondis, étudiés, semblent signifier que l’on est, dans la maison qu’ils habillent, en sécurité. Quand il y a des rideaux, on n’est pas chez n’importe qui, non plus. C’est une sorte d’assurance.

Idéalement, j’aime les rideaux comme la couleur intime que l’on donne à une maison. Mettre des rideaux, c’est une manière de dire  « c’est chez moi ici ».

Dans mes fantasmes, les rideaux sont, bien sûr, la splendeur et l’horreur des temps anciens. Lieux d’aisance chatoyants de ces dames aux robes qui froufroutent de soie et de gros nœuds qui tombent. Ils sont une fissure dans la beauté de ce monde disparu pour lequel j’ai dépensé tant de vagabondages.

Les rideaux sont encore des voilures qui se laissent traverser par mes rêves. Ils me séparent de leur au-delà que je peux inventer, recréer. Petite, je devinais le soir, les grandes vagues d’un cèdre ami, qui me veillait à travers le tissu fleuri. Un jour, en rentrant de colonie, il n’y avait plus le cèdre, et je me suis sentie plus seule, et trahie par les tronçonneuses qui voulaient protéger la maison. J’ai moins aimé mes rideaux.

Assurance aussi, de la douceur. Les rideaux, traversés de soleil, diffusent leur couleur sur le parquet soudainement plus chaud. Réinvention d’un espace. Les rideaux assourdissent la crudité du ciel blanc. C’est moelleux, la lumière des rideaux. Et quand le ciel est lourd, qu’il menace de sa noirceur – grands écrans cotonneux, je m’y console de l’extérieur que je peux refuser, grâce à eux.

J’aime les rideaux, idéalement. Mais confrontée au réel, je ne peux en choisir aucun pour chez moi. Tous les possibles sont laids, j’en rêve qui n’existent pas. J’ai cru, bourgeoisement, que je craignais le mauvais goût, mais c’est autre chose.

D’abord, j’aime ma maison sans rideau, ouverte grand sur l’extérieur que je ne crains plus. J’aime être dedans dehors, projetée dans la douceur des collines, dans l’épaisseur nocturne, dépourvue des lampadaires indiscrets. La maison toute ouverte m’empêche aussi d’étouffer des responsabilités qu’elle abrite, ou enferme. L’absence de rideau comme unique moyen de n’être pas prisonnière de ma vie. Ainsi, entre le grand jour vibrant, la nuit qui hulule et mes ailes abimées, il n’y a pas de frontière, le monde tout rond est à mes pieds. Je n’ai qu’à porter mon regard vers la baie transparente.

« Idéalement, j’aime les rideaux comme la couleur intime que l’on donne à une maison. Mettre des rideaux, c’est une manière de dire  « c’est chez moi ici ». » Voilà, peut-être, qui explique aussi que je ne puisse choisir le moindre rideau. Et cela est plus vrai encore depuis que la maison dans laquelle nous vivons est notre maison. Choisir des rideaux, ce serait prendre racine. Cela est tentant comme une sucrerie, mais d’autres m’ont précédée, qui m’empêchent d’y goûter. Je viens d’un homme qui n’aima rien que sa maison, que son propre passé. Danger de l’enracinement forcené qui trahit l’avenir et les ailleurs possibles. Interdiction totale de rêver au-delà de la rivière. Je viens du fils de cet homme-là, déchiré d’avoir été moins aimé qu’un tas de pierres superbe, planté dans la verdure. Je viens du fils qui cherche, adorant à son tour cette racine grandiose, à retrouver son père. Et je refuse. Absolument ravie par la beauté du lieu de mon passé, et de la campagne qui s’offre au présent, je tente la résistance. Je refuse d’appartenir à de la pierre, à un pays – si séduisant soit-il. Défiance de la petite-fille chargée des blessures d’avant elle.

Ne pas mettre de rideaux, c’est lutter contre les racines qui me poussent au fond du cœur, pour me donner, entière, aux êtres que j’aime par dessus les collines, les grands arbres, la rivière. Ils sont le paysage auquel je m’asservis.

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Je suis une femme

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« Je suis une femme », voilà le petit sujet d’écriture que me donna hier- à point nommé – une amie chère. Je vous le donne à mon tour, à vous qui lisez cette page. Habitués ou non à manier la plume: faites parler les femmes! J’espère de nombreuses voix de femmes (même si vous êtes un homme )! Au plaisir de vous lire.

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Je suis une femme. Un morceau du monde se repose dans ma main. Et tout au fond de moi, bien au-delà de la conscience, et bien plus loin que la liberté, il y a la cohorte des Femmes depuis l’aube des Hommes. Que le fardeau est lourd !

Je suis une femme fatiguée de vouloir être libre. Lire la suite « Je suis une femme »