La nuit

Lorsque la nuit demeure

aux lèvres

aux commissures des yeux

suspendue et entière

 

elle échappe

au monde qui veut la vendre

la définir une fois pour toutes

quelques sous pour la nuit merveilleuse

achetez

elle n’est pas fragile

elle est en plastique

et le cadre est offert!

 

elle étreint seulement

immobile et muette

celui qui se contente

d’aimer

sur le fil du souffle

son mystère d’eau fraîche

 

ainsi la nuit échappe

à son effritement

 

 

L’enfant malade

Des journées sont passées à lutter corps à corps.

La grippe sans crier gare après un mercredi au centre aéré.

Ma fille a le front chaud son mon baiser. En une seconde tout remonte des maladies déjà traversées. Je prévois instantanément les vérifications soucieuses, les rendez-vous, les remèdes, les câlins attentifs, les portes laissées ouvertes la nuit, pour entendre, et les pleurs, dans le noir, suivis des gestes automates, et les cœurs serrés d’inquiétude. Cette mémoire, c’est une science des mères qui dort pour mieux jaillir, parfois, de sous la main, soucieuse et caressante, qui jauge la température des enfants.

Des journées sont passées, assommées de fièvre et perdues pour l’appétit déserteur.

Il faut tout cela pour épuiser Camille. Pas moins, parce qu’elle sait endurer et qu’il en faut beaucoup pour soumettre son soleil intime. Camille maintenant attend patiemment que le virus la quitte, allongée, résignée. Je la regarde, ma fille, et sa pâleur la rend plus précieuse et mes bras plus utiles.

Tout est tombé des vétilles quotidiennes, de l’opposition qu’elle expérimente, de l’éducation qu’il faut faire ou du temps qu’il faut poursuivre, toujours, toujours. Ces jours en suspension ont un goût de plume et de plomb mêlés. L’enfant demeure là, miraculeuse et douce, et ses petits mots à peine articulés sont pleins de sa bonté profonde. Bien que je la couve, guettant les sursauts d’appétit et les gorgées d’eau avalées, c’est comme si c’était elle qui veillait sur moi.

Tout de Camille malade est plus tendre et plus vrai. Elle reçoit mes deux bras autour d’elle et mon cou sous son front, elle se dépouille de tout ce qui n’est pas vital. Entre nous, il y a un accord silencieux qui ressemble à celui de ses premiers moments où toute abandonnée elle dormait sur mon coeur – petite, si petite.

Mais cela devient sérieux. Le jeûne a beaucoup duré et mes larmes débordent. Elle ne mange pas, non, toujours pas, et la fièvre ne veut pas céder. Tout le reste est flou derrière ces deux observations grandes soudain comme ma vie.

Pourtant dans ces moments aigus, l’amour sort de dessous les voiles. On croit le connaitre, on croit le regarder souvent bien dans les yeux tout au-dedans de soi, l’amour, mais on ne le voit qu’à travers les secondes pressées de la vie, qu’à travers tout ce qui toujours se superpose –le repas est-il prêt, et les courses qui ne sont pas faites, le travail quand pourrai-je le terminer si je lis une histoire, la maison, mon dieu, quel désordre, et les dents, sont-elles lavées, l’école se passe bien, je crois, il faudra que je demande à la maîtresse quand je la croiserai, combien d’heures reste-t-il jusqu’à demain matin. Dans les journées malades où le temps disparaît, Camille est, sous ses grands cheveux noirs, une enfant toute offerte, toute donnée, et se laissant soigner, confiante parmi les confiantes, elle m’offre d’être, exclusivement, uniquement, complètement, sa mère. De rendre à mon amour maternel toute ma chair, toute ma pensée. C’est une rare offrande en dessous de l’angoisse.

Et puis le front un matin n’est plus chaud. Une pierre se dissout dans mon ventre. Je refais son lit blanc. Ma joie s’élance au milieu des draps en mouvement, chaude et claire. C’est une joie qui sent la lessive et par les fenêtres ouvertes, avec le vent, Les collines font pénétrer leur paix vert tendre à l’intérieur de la maison.

Tout le reste aussi s’engouffre que j’avais oublié et qu’il faut bien considérer à nouveau. Et Camille à travers une cloison, je l’entends qui ne veut pas, ne veut pas, ne veut pas. Je devine son air renfrogné qu’elle fabrique pour sa sœur et qui me sera à nouveau, à moi aussi, adressé. Parce qu’il faut en passer par-là, que c’est le chemin de sa vie. Elle reprend là où elle en était restée. Elle est guérie, Camille.

Basalte

Longe les orgues

longe

la paroi te regarde

toi qui passes qui ne fais que passer

Longe longe le grand basalte

qui te regarde

et le soleil

 

Tu portes dans ta chair le lit de la rivière

les galets blancs comme des grappes de souvenirs

plus vieux que ton amour

tu portes les volcans

les vies

tu portes tout cela ne faisant que passer

 

Tu longes les orgues froids dans le soleil d’octobre

écoutant leurs murmures et ton cœur

voudrait prendre

maintenant

la vraie mesure du monde

 

Tu foules pour l’aimer

la terre

cette terre dont tu es faites

dont tu ignores tout

dont tu devines à en pleurer

tout ce que tu ne sais pas

 

Marche marche l’automne et son grand chalumeau

viennent  rougir

de flammes de vigne vierge

et de lumière

tes élans vers le ciel

.

La sueur

Et le soleil

La maison change

Le mouvement est lent

Leurs voix

Rires

La bière

La métamorphose des pierres au prix de la sueur

 

Je regarde ces corps d’hommes que j’aime

L’eau de leurs jours s’embrase dans l’été

Ma maison est la leur ils la font

Ils offrent au morceau de colline

où nos vies se suspendent

l’avenir

 

Profite de ta sueur* disait le livre que je lisais

mais eux savent-ils?

Cette question à travers la fenêtre

alors

je cuisine  et j’abreuve  et je veille

donnant ma part

la sueur on la goûte est-ce cela l’amour qui perle sur la peau?

 

Les hommes dehors je les regarde

ils gardent le mystère de leur courage de leur fatigue

L’été seul sait bien ce qu’il y a aux entrailles des muscles

 

Je voudrais que ce mouvement soit lent encore jusqu’au repos

des corps

recommencer demain

 


*Laurent Gaudé, Le Soleil des Scorta

A vous qui êtes de tous les chantiers et dont la sueur étoile les liens qui nous attachent, merci…

Jacob, Jacob, de Valérie Zenatti

Résultat d’images pour jacob jacob valerie zenatti

 

C’est un jeune homme qui vient d’avoir dix-neuf ans. Il est sensible et bon, brillant élève. Dans son lycée de Constantine, Jacob a découvert Hugo et Baudelaire et Proust et c’est notamment grâce à eux qu’il se sent français. Sa famille est pauvre et s’entasse, mère et père et son frère qui a dix-neuf ans de plus que lui, avec sa femme et leurs trois enfants, dans un deux pièces. On est en 1944. Son père et ses frères sont durs comme ceux qui n’ont pas de mots pour dire tout ce qui les traverse. Les enfants sont battus, enfermés pour la nuit à la cave quand ils ne sont pas sages. Les mères, impuissantes, sont au supplice.  Les mères, dont les enfants sont la seule joie. Madeleine notamment, la belle-sœur de Jacob, ignore complètement le bonheur conjugal. Le mariage n’est pour elle qu’un déracinement.

Jacob est la fenêtre claire du foyer. Il est homme, assez viril pour que Lucette la voisine soit secrètement amoureuse de lui. Il est viril mais délicat, attentionné, poli et serviable pour sa mère, et pour sa belle-sœur  qui l’aime comme le seul point lumineux de sa vie. Il rassure la petite Camille la nuit et lui fait faire l’avion aussi, et son bras entoure également les épaules du jeune Gabriel, rempli déjà de colère et de hargne. Il lui apprend les ricochets.

Mais on est en 1944 et après que Jacob a été renvoyé du lycée parce qu’il était juif, la France soudain l’appelle à son secours, et il est aussitôt entré à l’armée qu’il part pour la France et monte de Provence en Alsace, repoussant les allemands sur son passage,  et meurent sous ses yeux ses camarades. Une vie de soldat, brève, intensément amicale et douloureuse.

Il y a Madeleine qui perd sa toute petite Ginette, et le silence de son mari, Abraham, incapable de joindre sa souffrance à celle de sa femme. Il y a la dureté de cet homme, Abraham, qui, pourtant, à la fin de sa vie,  se met à aimer, passionnément, le chant des ortolans. Il y a la mère, Rachel, qui marche à travers l’Algérie pour voir son dernier fils dont le service militaire est à peine entamé, un panier rempli de provisions sous son bras, ignorant que l’enfant adoré est déjà en France sous les balles. Il y a le cœur troué de cette mère qui murmurera jusqu’à son dernier jour le nom de son Jacob.  La douleur des femmes dans ce roman est racontée sans excès larmoyant (Rachel est un peu trouble, et dure aussi avec Madeleine, sa belle-fille), mais de façon poignante. Et bien sûr, l’évocation des sombres remous de l’histoire qui lie la France et l’Algérie n’est pas pour rien dans la beauté et la justesse du livre.

Enfin, il y a l’écriture de Valérie Zenatti qui tient notre souffle à son extrémité, qui s’allonge pour épouser les cœurs et les pensées, qui s’inquiète de ses personnages avec une empathie bouleversante. Beaucoup de choses sont esquissées mais l’esquisse est puissante. Un roman à lire comme il semble avoir été écrit : d’un seul souffle.

20 mars

Dans l’eau de mon thé flottent

En s’ouvrant des violettes

Et le jasmin s’enroule

Écharpe de soie blanche

Autour de mes pensées

 

Je songe

Je songe à ma fille

Violette

 

Vingt mars

Son premier regard

S’ouvrait sur le printemps

Qui naissait

Aux saisons de ma vie

Résultat d’images pour violeyttes fleurs

Derrière la fenêtre

L’hiver me déserte en même temps que les mots

– A tout ce qui frémit que pourrais-je ajouter?

 

Je garde des grands froids nos trois haleines

Ensemble fleurissant la fenêtre

Et février fondait nous nous étions glissées

Dans les interstices du ciel

Nos cheveux se touchaient

Silencieux

Derrière la fenêtre

 

Mes filles étaient

Encore un peu

A moi

Mon amour

A Toi.

 

Nos cœurs sont riches

Mon amour

De ces deux mots que l’on s’adresse

Et de notre maison que nous rendrons

Plus vieille que ses pierres

Qui ont connu les rois

 

Mon amour nous sommes riches

D’une terre choisie au milieu des collines

Du lent travail des jours

De nos luttes au matin pour ce que nous croyons

Et de l’absence de rêves fous

De quotidien dans sa mesure

Sacrée

 

Et la confiance au monde

De Violette et Camille

Le  rire de nos amis autour de notre table

Sont les cerises mûres

Du printemps de nos vies

 

Nous aurons des rides faites de notre amour

Des mots sillonnant notre chair

Pour dire le temps que nous aurons reçu

Car le poème enfin aura laissé sa trace

Et  nos mains connaissant notre histoire

Iront  aveugles et sûres

Comme des branches d’arbre

Se mêler l’une à l’autre jusqu’à toucher la terre

img_2507.jpg

Éveil

 

Résultat de recherche d'images pour "nuit noire"Son sommeil est épais. Sans grâce et sans rêve. Un trou consécutif à l’épuisement. On ne poserait plus de regards amoureux sur ses courbes ayant bataillé avec les draps et qui se reposeraient à présent, toujours belles,  invitant l’œil -ou les mains- à la caresse. Son corps est une masse informe, abandonnée à la fatigue. Ses hanches sont trop larges, sa peau éteinte. Sa chair s’écrase, molle, sur le matelas.

 Ce qui est terrible, c’est que dans son sommeil sans conscience, la seule part d’elle-même qui survit à la nuit est convaincue de sa laideur.

Le jour, il n’y a pas le temps de réfléchir à soi. Elle se sent de plus en plus laide mais ce n’est jamais le moment de s’en préoccuper. Au milieu des repas à préparer, du ménage, du travail, des courses à ne pas oublier, des tas de linge à laver qui semblent ne jamais finir, des bains, des histoires à raconter, des chamailleries à réconcilier, des bobos à soigner, des chagrins à consoler, des cœurs à comprendre, des crises de nerfs à accompagner vers le calme, des parties de Domino – qui ne sont pas les mêmes que celles de Oudordodo, bien différentes encore des Dobble endiablés, autres enfin que les listes infernales du Boggle-  des dessins à admirer et des résidus de frénétiques découpages à ramasser, et sans compter les dîners avec les amis et les soirées qu’elle maintient parce qu’avoir des enfants ne doit pas l’empêcher de vivre ni d’avoir de l’attention pour les gens qu’elle aime – d’ailleurs c’est peut-être un problème, elle aime beaucoup et beaucoup de monde, elle ne veut négliger personne, imaginez – bref, au milieu de tout cela, elle n’a pas le temps de se regarder le nombril. Seule la nuit lui tend, par la main traitresse du sommeil, le miroir de la vérité.

 Elle dort, étalée, reprenant dans le silence la stricte quantité  d’énergie nécessaire pour survivre à la prochaine journée. La bouche entre ouverte. Aucun homme ne la regarderait. D’ailleurs son mari a beau l’aimer, il dort, lui-aussi. Cela fait bien longtemps qu’il ne l’a pas vue dormir. Heureusement, peut-être.

Ce n’est pas encore le petit jour. Satanée saison où la nuit s’invite dans les journées ! A l’autre bout du couloir, les gonds d’une porte grincent. De très légers frottements sur le parquet. Fin du sommeil de plomb. La mère ne peut encore faire le moindre mouvement, mais son esprit, animé par ce qui remue dans son ventre, est revenu de l’inconscience. État amorphe et pourtant déjà tendu de vigilance.

De quels pas ces frottements sont-ils le fruit ? Ils sont si légers que ce ne peut pas être l’ainée, mais la cadette. Va-t-elle aller à la cuisine ? Il y a des couteaux dans les tiroirs. Peut-elle les atteindre, les tiroirs ? En aura-t-elle l’idée ? Et si elle se cognait à l’angle de la grande table, trop troublée encore par le noir de ce matin d’hiver, ou part ses cheveux longs tombant devant son visage ? Elle pourrait glisser sur le carrelage, elle n’a pas ses chaussons… Ne va-t-elle pas avoir peur, toute seule dans la grande maison? Il n’y a pas de volets ici, pas d’éclairage public non plus. La nuit ne se gène pas pour entrer chez eux.  La mère n’a pas encore fait trembler un seul cil – elle en est incapable – mais ses pensées tourbillonnent, tendres et inquiètes, prévoyantes. Bonjour à sa vie.

Les pas sur le parquet ne se dirigent pas vers la cuisine. Il ne lui a fallu que deux ou trois secondes pour le déterminer, et pour que naisse puis s’évanouisse cette première volée de questions. Les frottements sont presque des frôlements, des gestes tendres, des caresses. Leur chuchotement grandit dans la pénombre et chuinte la porte de la chambre timidement ouverte. Cette fois, la présence de sa toute petite fille de deux ans et demi  dans la chambre transforme la nuit en aube. Il y a  un soleil qui monte dans son cœur. Elle ne bouge toujours pas : curiosité gourmande de laisser l’enfant exister dans l’ignorance de son regard. Va-t-elle parler ? Réclamer son biberon ? L’appeler d’une voix déjà pleine du jour ? Ou seulement souffler « Maman ? » ?

Le visage de la petite ne s’offre qu’entre deux longues mèches noires, il y a une flamme sombre et douce dans ses yeux, elle tient son doudou dans une main. Elle s’approche du grand lit, encore plus lentement qu’elle n’a traversé le couloir. Son souffle est comme une plume qui ne tombe pas vraiment, qui se repose imperceptiblement dans l’air. Elle contemple sa mère. Sa mère feint de dormir, mais son cœur voit très clair. La fillette pose sa main sur la joue maternelle. Sa main a le grain et l’odeur de l’amour. Suspension.

Les pas ténus vont à rebours dans le couloir, pour ne pas l’éveiller, sans doute. Suprême délicatesse des enfants, toujours inattendue.

Évidemment, elle se lève. Elle a laissé à la nuit ses complexes et se livre à la journée qui commence.