Hana-Lullaby-Antigone

 

A Lullaby, Antigone et Hana, le personnage du roman de Quyên Lavan, Ce que sème l’Hirondelle, dont Joséphine parle à merveille ici et que je ne saurais assez vous inviter à lire. Je crois que vous pouvez lui demander. La seule chose qui manque à ce roman construit comme on bâtirait un voyage -dans le temps et l’espace – et écrit selon le rythme sacré du ressac, c’est un éditeur (pour l’instant).

Je ne saurai rien en dire de mieux, si ce n’est qu’Hana est venue épouser une figure que je sens vive et flottante, depuis un temps dont je ne me souviens plus.

Hana est une jeune fille qui cherche son cousin disparu  et ce qui les liait était fait de la lumière tressée comme une corde émanée de leurs âmes, et des graines semées ensemble comme un vent exigeant la beauté – guerilla gardening. François est un prof dont la femme est partie. Hana, épure de vérité, d’énergie, d’exigence et d’amour, se tourmente autour de l’absence de Frankie, et François l’aide. Cherchant Frankie à ses côtés, François se redresse, se déplie, devient, parce qu’il reçoit le rayonnement de cette jeune fille-là, et nous lecteurs, nous le recevons aussi, comme un cadeau qui nous est fait.


Ce n’est qu’une ébauche de poème mais ce poème sera, je crois, une perpétuelle ébauche.

A Hana-Lullaby-Antigone

 

La longue silhouette

N’a aucune courbe

Au delà

De son cœur

 

Elle vient d’avant le livre rouge

Elle n’a pas attendu

Antigone

Pour que son halo blanc

Devienne mystérieusement

Un souvenir

Une ligne de pas dans une terre sans nom

 

Fichée là

Fuyante

Elle ne m’est jamais familière mais

Je la reconnais

Hana

Quand je ne la croise pas

Dans un corps malgré tout

Un corps sans chair

Débarrassé comme ses mots

Densité qui ne sait pas

Se détourner

 

Elle est lourde comme un rêve

Comme une pierre

Une pierre ovale

Que je ne peux pas serrer

Que je ne veux pas serrer

Que j’aimerais devenir

Au moins croiser

Toute ramassée avec un cœur chaud et froid

Qui rayonne invisible

Et pourtant

Elle parle à la paume de ma main

En chuchotant le bruit des arbres et de la mer

Lullaby

Comme une herbe dans un champ

 

 

 

Antigone la lumineuse

9782742736232FS

Antigone, Henry Bauchau, 1999


Henry Bauchau, dans son roman fait d’un seul souffle, rend sa respiration au mythe d’Œdipe et d’Antigone, qu’il imprègne d’un mystère lumineux et sacré. Sans que l’on comprenne tout exactement, on sent qu’un point fondamental est touché quelque part, profondément, précisément.

Tous les personnages (sauf Créon) sont rendus beaux et grands, mille visages de nos âmes. La relation éclatante, et intimement liée au sang, des jumeaux Etéocle et Polynice, sous le regard – innocent et coupable – de Jocaste, sidère par sa brillance et sa puissante vérité. Ils sont terrifiants et superbes, et leur guerre semble étonnamment un acte d’amour réciproque. Ismène n’est pas la simple beauté terrestre montrée dans la pièce d’Anouilh, elle est un double nécessaire d’Antigone, elle lui permet de s’accomplir. Elle n’est pas lâche, jamais, se confronte à la douleur, donne sa part de sacrifice pour tenter de sauver ce qui peut l’être. Elle est sage et lucide, mesurée, aimante, prévenante. C’est une figure de mère. Le lien des sœurs comme deux morceaux d’un même corps et d’un même cœur, est bouleversant. Clios le peintre, Io, Œdipe l’aède, Hémon, K., Main d’Or, amènent tous également leur part de soleil. Antigone semble répandre aux êtres qui l’approchent sa propre transparence. Elle est la figure même du don fait à l’autre et de l’irrépressible nécessité d’être soi.

La langue du roman parait comme née d’un élan venu de loin (comme le mythe, comme les mouvements des cœurs qu’il met en scène), elle est claire et toute crue, et dit de grands mystères.

 L’art, le travail, l’altruisme, l’amour et la fidélité à soi sont les grands éclairages de ce livre énigmatique et simple à la fois. Merci à vous qui m’avez recommandé cette lecture. C’est un vent puissant qui élève.

Voici quelques extraits, très, trop courts, trop peu nombreux, et sûrement insuffisamment bien choisis. Il y a tant de belles pages qu’il est impossible d’élire une ligne plutôt qu’une autre.

Polynice et Etéocle : Polynice à Antigone

« Etéocle m’a volé le trône de Thèbes, nous nous faisons la guerre, c’est bien naturel. Nous nous combattons, nous nous faisons souffrir mais ainsi nous vivons fort, beaucoup plus fort. Il me porte des coups superbes, profonds, inattendus, je fais de même.

[…]

Tu souhaites que je laisse Etéocle tranquille, que je devienne un bon roi qui laisse ses concitoyens engraisser et célébrer le culte des bons sentiments mais les sentiments comme les dieux sont sauvages, quand ils se civilisent, ils meurent et les rois bons perdent leur trône. Etéocle a besoin d’un adversaire à sa taille, moi aussi, cette lutte fait notre plaisir… »

Antigone : Polynice à Antigone

« Avec toi, on croit aux dieux, à ceux qui éclairent et à ceux qui transpercent. On croit au ciel, aux astres, à la vie, à la musique, à l’amour à un degré inépuisable. Toujours tu es celle qui s’élance dans l’espérance de l’infini et qui nous entraine grâce à tes yeux si beaux, à tes bras secourables et à tes grandes mains de travailleuse qui ne connaissent que compassion. »

Ismène : Antigone à Ismène

« Depuis  mon retour à Thèbes, c’est toi qui as été la grande sœur, c’est toi qui m’a protégée de ton affection et de ta clairvoyance. Le peu que j’ai pu faire, c’est grâce à toi. Sans ta patience – et tes colères contre mes illusions – tout aurait tourné plus mal encore et plus vite. Au lieu de pouvoir dire non à Créon comme tu m’en as donné le temps et la force, je serais morte depuis longtemps. N’oublie pas, le non à Créon était un oui à ton enfant et à ta vie.

Je dis oui à mon enfant, Antigone, c’est un bonheur mais à cause de lui je ne suis plus libre. Créon a le pouvoir de te tuer et moi je vais devoir me taire, comme font les femmes depuis toujours, les femmes qui ont des enfants. »