Parler d’amour- Parler de lui

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A Toi que j’aime, qui viendras sans doute jeter ton œil curieux et malicieux sur ces mots, laisser un trait d’esprit, et mon pauvre portrait sera tout raplapla.

Et Merci Joséphine pour l’ouverture des vannes.

J’aime les poèmes et les romans d’amour. J’aime aimer, et je l’aime lui. Pourtant je n’ai l’ai jamais esquissé de mots. Pourtant je n’ai jamais écrit l’amour, mon amour, notre amour.

Je crois qu’aucun poème, aucun roman inscrit dans ma conscience, proche ou lointaine, n’a jamais affleuré à notre vérité. Comme un étrange doute, mauvaise suspicion jetée sur cet amour que rien ne dit. Parce que notre amour n’a rien de romanesque, parce qu’il est empreint de monde, de quotidien, de matérialité. Parce qu’il est en-deçà des mots mais jusqu’au bout des ongles. Je ne veux rien trahir des liens invisibles que l’on tisse patiemment, je ne veux pas dorer d’or fin ce fer poinçonné par l’âpreté de la vie. Et j’aime tant sa rugosité, sa densité, son poids dans ma main et mon cœur, que j’ai peur des mots exacts qui n’étincelleront pas comme ceux des poètes. A l’aune de l’idéal, du motif poétique, je ne veux pas que souffrions d’une comparaison fautive. Car je sais que nous sommes moins purs, moins brillants, mais plus précieusement marqués par les jours traversés épaule contre épaule.

Alors, de lui, je n’ai jamais parlé.

Joséphine évoquait la difficulté de parler de ce qui est présent, bien présent, disait que l’écriture naissait sans doute d’une absence. Je lui répondis un début de portrait. Ce portrait se poursuit mais je n’organise pas car ce serait éteindre l’incendie de son âme.

J’aimerais bien, quand même, dire sa présence. Quotidienne, physique, étrangère, désassortie. Et ses grands bras qui réparent tout. Ses mots qui ne sont pas les miens, et les gros traits qu’il fait du monde, qui me laissent un peu en paix avec moi-même. Son chaos et son sommeil de plomb. Sa présence, envers et contre tout. La certitude tranquille de nos corps épousés. Et son passé brûlé dont les chairs sont vives.

Rien n’est si grave à ses côtés, parce que c’est très sérieux pour lui, de se moquer de tout. Ses mots les plus sérieux ont un sourire au coin des lèvres. Mauvaise foi voilée de son honnêteté, il n’y peut rien. Et sa voix sur mon répondeur. Il se complait en nonchalance et déclenche des tempêtes avec des brindilles. Il faut faire le gros dos, sentir le vent claquer, mes lignes vaciller. Le grand calme qui suit, et le soleil qui fuse, parce qu’irrémédiablement, nos yeux dans les yeux, et je suis toute petite bien au chaud dans ses bras. Il déplace mes regards, plus clairs et plus conscients.

 Il fait le sourd et entend tout. Ses mains plongées dans la matière. Il connait les rouages de tout ce qui fonctionne et me laisse les vapeurs, les pensées et les mots. Il est ma racine essentielle au monde comme il va. Sa bonté dans un grognement d’ours. Son regard d’enfant. Ses plis inquiets du front qui retombent soudain.

Il va dans la vie comme à cloche-pied sur un fil et je tremble pour lui : je vois l’abîme, il voit le ciel. Sa peau d’homme qui me rend douce. Fi de ses plaies hurlantes et vaille que vaille, pierre après pierre, nous nous bâtissons plus solides. Nous prenons des sentiers écartés, escarpés au milieu des rochers de nos étrangetés. Nos univers vont côte-à-côte, qui ne s’altèrent pas mais s’admirent et s’étreignent. Il n’est jamais d’accord : position absolue. Nous nous forgeons au feu de la contradiction, vivement, drôlement, tendrement.

Parfois les cordes lâchent que nous tressons encore d’inlassable confiance. Demain n’est pas bien loin, nous l’attendons sereins.