Naïve!

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Clémence petit fille voyait le monde en bleu, comme à travers un filtre de douceur et de  bonté, et cela attendrit d’abord ses parents qui s’agacèrent ensuite de ce qu’ils nommèrent naïveté ; ils voulurent ôter la délicate gaze – dangereuse selon eux devant les yeux de leur petite – et la forcer à voir le monde cru ; elle ne supporta pas la laideur qu’il lui fallait accepter de contempler pour ne plus être une enfant, on lui avait arraché son regard, ôté ce qui faisait sa joie : les couleurs, la pureté, la brillance, ce qui était intense à en pleurer ; on lui avait fait deviner les grimaces derrière les sourires, et les gifles derrière les mains tendues et les tourbillons noirs au fond des corps clairs, il n’y avait plus rien qui ne soit entaché de sa profondeur, et Clémence avait perdu sa croyance en la surface heureuse du monde et c’était insupportable d’y renoncer ; elle devenait puits de larmes déçues, elle s’éteignait en adulte suffocante, refusant de respirer l’air dont elle sentait trop maintenant qu’il était vicié ;  alors, au bord de l’asphyxie, son âme du fond des temps eut le sursaut vital et lui rendit son cœur ouvert : elle se cabra contre la réalité pour voir mieux le monde vrai, et elle qui n’avait pas foi en Dieu choisit de voir impérieusement les diamants au milieu du charbon, d’avoir foi en toute humanité, en toute plante poussée libre, en toute source cadeau de la terre et des roches, en la perfection des sous-bois sombres comme les enfers et tachés de lumière, et dont elle puisait comme une consolation intime l’odeur de la sève des pins, seule façon pour elle de ne pas perdre la possibilité de vivre encore un peu abreuvée de beauté.

***

Deuxième participation à l’agenda ironique selon la belle consigne de Joséphine: la perte en une phrase.

 

 

 

Étincelles

Camille et Violette sont à table. Camille regarde Violette. Violette regarde Camille. Les deux sœurs éclatent de rire, comme ça, sans autre raison que le trop plein de bonheur qui déborde de leur petit corps. Tout le monde rit maintenant.

Violette est en grande conversation téléphonique avec son grand-père.  Le haut-parleur lui laisse sa liberté. La voix de Pépé résonne à plein dans la cuisine : « Ah bon ? C’est magnifique ma Pétronille. Elle est super ta maîtresse ! Et demain, alors c’est les vacances ? Tu seras contente d’être en vacances ? » Pauvre Pépé, Violette t’entend mais une question a germé dans son esprit qui l’absorbe complètement.  Tes paroles n’ont fait que la caresser  tendrement- d’ailleurs c’est bien l’essentiel.  Le téléphone tourne comme une toupie sur la table dans un élan imprimé par sa petite main et l’enfant interroge soudain«  Dis, Pépé, est-ce que tu tournes là ? »

Virgile n’aime pas lire. Il a 12 ans et cache à sa mère les achats demandés par son professeur de français. Il a des élans lyriques dignes d’un révolutionnaire contre la tyrannie des lectures imposées. Il est convaincu et joyeux. Lorsqu’il arrive chez elle, Violette l’accueille comme un grand frère tout offert. Il passe la soirée à lui lire des histoires. On entend leurs rires et la belle voix pleine de Virgile qui théâtralise La soupe à la Grimace, Petit Sapin Quatre Saisons et Charlotte et Henri, à l’autre bout de la maison. Au coucher, Violette réclame que ce soit Virgile qui lui lise le livre d’avant dormir, et non Maman. Il lui en lit trois et renonce aux crêpes pour cela.

Les enfants de l’école sortent en criant leur joie tandis que les adultes soupirent de soulagement au soir des vacances. Camille ne va pas à l’école. Elle a fait une sieste de trois heures et demi chez sa Nounette mais au réveil, bien après la sortie de l’école et les cris des plus grands, elle est imprégnée de l’effervescence du jour et embrasse tout le monde en lançant à tue-tête« onnes acances ! onnes acances ! ».

Violette a couru trop chargée de fatigue pour rejoindre Lilou. Son genou s’est abimé sur le trottoir ocre. Il y a un peu de sang et des pleurs. Lilou regarde sa copine et cueille deux fleurs roses dans le massif municipal. L’une est pour consoler son amie, elle lui offre la tête rose privée du moindre centimètre de tige – à quoi cela sert-il, une tige, franchement – et la deuxième est délicatement effeuillée. Lilou choisi le plus joli pétale et le frotte délicatement sur le genou écorché. Elle commente à l’oreille de Violette : « Une jolie fleur, ça soigne tous les bobos ».

Camille a deux ans. Elle ne dit pas bonjour et baisse le nez quand on la salue. Mais si on la complimente sur sa tenue, la voilà qui se contorsionne pour se montrer sous toutes les coutures.

 

 

 

 

 

 

Les Poux – Attention, texte qui gratte!

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A Frog qui m’a suggéré ce texte, et à toutes les mères qui se reconnaitront peut-être un peu dans ce récit épique.


Dans ma salle de classe assaillie de sud et de soleil, par vagues de trente, les élèves ont, pendant sept heures, chauffé au-delà du supportable l’atmosphère qui n’a pu rester studieuse tant elle est devenue étouffante au fil de la journée. Ils se sont plaints, à tour de rôle, puis de concert. Symphonie de soupirs, de mains qui font l’éventail, de sueur rougie sur les visages mornes, de protestations et d’épaules tombantes. Impossible de se concentrer. Antigone ou Chimène n’ont plus de si beaux yeux, dans une telle chaleur. En ouvrant l’autre four brûlant qu’est devenue ma voiture, l’énergie nerveuse qu’il m’a fallu pour mener, tant bien que mal, ces heures de cours, retombe tout à fait. Je suis exténuée.

Pourtant il faut encore faire la route écrasée de la lumière blanche et lourde de l’été. Retrouver les enfants et leur sourire, les soulever, les embrasser, soigner les bobos, enrayer les disputes semées par le soleil sans concession qui darde la place du village où leur Nounette m’attend, fatiguée certainement autant que moi. Et prendre à nouveau la route : Violette a rendez-vous chez le coiffeur.

 Elle l’a réclamé hier, comme une dame. Une main cherchait à mettre de l’ordre dans sa généreuse chevelure et elle s’observait dans le miroir qu’elle n’atteint cependant que depuis un marchepied en plastique antidérapant. Paradoxe absolu et si drôle : ses petits pieds relevés sur la pointe, hissés sur l’objet nécessaire à l’enfance,  et l’air absorbé et profond de ce visage tendre qui minaudait devant la glace. A son petit soupir excédé je n’ai pu résister : «  Ah, ils sont trop longs mes cheveux ! Maman, il faut que j’aille voir le coiffeur ! ».

Nous y sommes. Toute la nervosité est restée sur le trottoir brûlé. Violette est assise bien droite, assez fière d’être l’objet de toutes les attentions. La jeune coiffeuse est pleine de douceur et de sourires. Et mes yeux brillent sans doute d’orgueil devant ma fille ainée si jolie et si sage. Le salon est grand. Peu de meubles. L’espace silencieux consacre son centre à Violette qui l’élève comme le ferait un trône. Elle a enfilé une grande blouse qui, comble du bonheur, est parsemée d’oiseaux. Violette la regarde et la caresse. C’est un tissu subtilement plastifié, léger, et ses doigts l’examinent avec curiosité et plaisir. Elle n’ose l’évoquer pour ne pas rompre le charme du blanc de cet instant mais je lis dans ses yeux que les oiseaux lui parlent et que cela l’enchante.

Camille  s’adonne à son bonheur avec la constance qui la caractérise. Elle habite la grande pièce en la parcourant, l’air parfaitement décidé. Son errance semble déterminée à toucher le hasard. Elle commente tout dans sa langue fondamentale, mystérieuse et expressive dont tant de grands poètes se sont désespérés à rechercher la trace. J’écoute du fond de l’âme la source vive de la Poésie originelle dans le babillage intérieur qui échappe en toute inconscience à ma petite Camille. Elle est toute en courbes douces et dodues et se dandine innocemment, sans imaginer une seconde le spectacle essentiel qu’elle livre à mes regards.

La coiffeuse s’appelle Laura. Elle prend soin de tout expliquer, ses mains vont vite mais ne surprennent jamais. Elles manient le vaporisateur comme le Graal que nous venons toutes de trouver. Les cheveux mouillés de Violette dont les pointes raidies par la brosse chatouillent sa nuque délicate diffusent une fraîcheur ténue et salvatrice. Si les miroirs du salon apaisant parlaient, ils salueraient sans doute la douce féminité de nos silences heureux entrecoupés de mots qui ne sonnent que pour s’en faire le discret écrin.

Les premières mèches pleuvent, encore bien coiffées, sur la blouse aux oiseaux. Elles deviennent le jeu de Camille et Violette qui s’en saisissent, les dispersent, se nourrissent de leur texture humide et amusante. Les sœurs se réunissent, leurs mondes se rassemblent dans le plaisir du toucher partagé. Les rires s’élèvent au moins jusqu’au plafond tandis que mes lèvres se pincent malgré moi. Les morceaux de ma fille ainsi étalés de partout, c’est impensable ! Et puis j’ai un peu honte de leur agitation qui point, il faudra tout nettoyer et que va penser la jeune coiffeuse ? Je voudrais vraiment faire taire cette honte stérile car mes filles découvrent et vivent les lumières de leur enfance dans toute leur pureté. Faut-il avoir honte de leurs éclats de joie ? Le regard affable de la coiffeuse pèse malgré sa bienveillance. Et si, derrière son regard doux, se trouvaient d’acerbes critiques quant à l’éducation que je donne à mes filles? Ah, le cœur est toujours si narcissique : c’est moi, uniquement moi, en tant que mère, ou plutôt l’image de moi, que je veux préserver en demandant à mes filles de cesser leur jeu innocent ! Surtout que, jeu ou non, il faudra balayer, quoiqu’il arrive.

Patience… Je vais en avoir pour ma peine.

« Vous savez que votre fille a des poux ? » Voilà une vraie honte, cinglante comme il faut, diplomatiquement soulignée par la forme interrogative ! Voilà de quoi avoir  véritablement honte: je n’ai pas vu que la tête de ma fille était habitée par d’innombrables petits parasites dont la vitesse de reproduction devient un point fixe dans l’angoisse qui s’installe en moi. La coiffeuse ne peut retenir une grimace, malgré son amabilité que je sens professionnellement sincère. Il ne s’agira pas d’un simple coup de balai mais de tout javelliser, sol, tissus, accessoires, outils, avant le prochain client. Je me confonds en excuses surprises et penaudes mais déjà (l’égoïsme décidément me guette), mes pensées courent vers la pharmacie, la désinfection nécessaire de la maison, les multiples lessives, les heures pendant lesquelles il faudra passer, mèche après mèche, le peigne à poux.

Nous nous jetons toutes les trois dans la rue et c’est comme si la grâce des premiers moments dans la pièce aux miroirs n’avait pas existé. La grande fatigue accumulée dans la journée n’a plus cours non plus. Je suis tendue vers la soirée multiple, je marche vite et rien n’existe d’autre que ma nervosité. Je me gratte frénétiquement bien sûr, à cause des poux imaginaires qui s’immiscent partout. Les deux sœurs demeurent désespérément sereines. Rien ne semble les atteindre. Violette lance de furtifs regards à son reflet dans les vitrines pour en apprivoiser la nouveauté, et Camille détaille la nuque maintenant apparente de sa sœur, comme une page à lire.

La maison perd le nord et son ordre souverain. Corvée qui m’exaspère mais que j’accomplis avec la conviction qu’elle me rachète de ma négligence. Je fais tout voler comme pour anéantir le monde grouillant et invisible que mes yeux croient deviner dans chaque morceau de tissu. Deux charlottes protégeant la lotion miracle appliquée avec soin dansent joyeusement au milieu des monticules de linge en formation et se réjouissent de la réinvention de leur terrain familier. Elles ignorent superbement mes mouvements trop secs et mon œil trop sombre. Le shampoing, c’est avec leur Papa, beaucoup plus sage que leur mère et parce que lui, au moins, ne met pas d’eau dans les yeux.

Rapide repas, réduit à l’essentiel. Et nous peignons, patiemment parce qu’il n’y a pas le choix, chaque mèche enfantine. Le coton humide sur lequel les dents fines viennent, à chaque passage, se débarrasser à leur tour des toutes petites bêtes, se tâche de points noirs et mouvants qui me donnent des frissons. La lotion n’a rien eu de miraculeux (Merci monsieur le pharmacien de votre air assuré en me montrant le flacon soi-disant meurtrier, vous avez fait de moi une bien piètre empoisonneuse !) : les poux tentent de fuir la blancheur dénonciatrice du disque à démaquiller. Mais mes ongles sont sans pitié. Je fais œuvre de mort à une vitesse folle. Mon dieu, il y en a tant ! Rien ne pourrait m’arracher à ma tâche qui devient obsession. Mais, sous le peigne minutieux, les deux petits corps nus sont toujours très tranquilles. Violette demande même pitié pour ses poux et voudrait bien les voir. Son Papa lui présente, sur le plateau mouillé :

« Oh, ils sont trop mignons ! » s’exclame-t-elle attendrie.

Tiens, voilà qui ne m’avait pas traversé l’esprit !

Des tableaux bouleversants

                                                                                                              A Quyên et Aldor


Aldor parlait il y a quelques temps, des beautés bouleversantes. Ce week-end, j’ai eu la chance, le privilège, d’être bouleversée, émue aux larmes par quelques tableaux découverts à Paris.

L’exposition « Paysages mystiques » au musée d’Orsay  offrent quelques œuvres devant lesquelles tout trembla.

D’abord, Le semeur, de Van Gogh dont aucune photo ne rendrait la force symbolique, le trait généreux et spontané, cet homme humble qui sème la lumière, l’intensité du grand soleil. Nous sommes bien loin de l’anecdotique scène d’extérieur. Mais au-delà de tout cela, qui me tint figée devant ce très petit format, je fus frappée par le sentiment de l’urgence de peindre, par ce soleil si simple et tout offert, par le regard posé par Van Gogh sur la scène.

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Il y eut aussi deux grands arbres – Rosiers sous les arbres, Klimt – qui foisonnaient de vie et de couleurs, dans un éclat si doux et si subtile qu’ils semblaient rendre, offrir, créer la Paix. Des rosiers clairs s’animaient à son pied et puisaient leur vie, leur beauté, leur abondance dans la multiplicité protectrice des arbres printaniers. Un petit tableau vert saisissant de fraîcheur, de tendresse, de Vie.

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Enfin, un tableau de Chagall  –  Au dessus de Vitebsk – se faisait très discret au milieu d’œuvres imposantes qui étalaient leur technique et me laissaient de marbre. Je n’ai vu que lui dans cette salle intitulée « Paysages dévastés ». De la neige et une église aux toits bleus, une barrière verte, et cet étrange bonhomme gris suspendu au dessus de la ville. Paysage enfantin et simple auxquelles les deux seules couleurs vives disaient l’amour et la beauté des souvenirs anciens. Mais cette neige était triste et je ne comprenais pas pourquoi. Elle nait, cette tristesse, dans cet homme penché que son déracinement a privé de couleurs. Son baluchon sur le dos dit que c’est un homme qui passe. Et son regard, profondément, intensément triste. C’est le vieil homme séparé de son enfance, du village de son enfance. Il ne lui est plus donné de fouler la neige éclatante, d’être dans sa lumière. C’est un tableau sur l’exil, je crois. J’ai beaucoup pensé à Frog en le regardant. Il a fallu m’arracher à la contemplation et c’était une violence.

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D’autres tableaux m’ont touchée, certains m’ont simplement plu, ceux-ci ont remué quelque chose très profondément en moi, et c’était à chaque fois une émotion nouvelle. Il en va en peinture comme en littérature, mais peut-être la peinture a-t-elle une puissance plus charnelle, plus immédiate, plus saisissante.

Enfin, A Maillol, dans la fabuleuse collection Rosenberg, Julia m’a fait entrevoir (à travers une reproduction) un tout petit format rose de Marie Laurencin qui m’a ôté les mots: Anne Sinclair à quatre ans. Comment un si petit portrait peut-il à ce point dire l’enfance, et, plus exactement, ce qui me touche particulièrement chez les petits enfants: ce mélange de candeur profonde et de gravité ronde?

Un bleu doux et grave,

Et l’enfantine conscience,

D’un visage rose.

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Les photos ne disent rien , mais peut-être susciteront-elles le désir de faire l’expérience de ces regards clairs.

 

Un haïku, en attendant demain #04

En fait, deux haïkus, en attendant demain.

L’un, pour répondre à un petit défi lancé à mes élèves: un haïku sur les objets.

Foire aux vieux objets:

Tous les greniers se dévoilent –

Poussières intimes.

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L’autre, pour cet instant si doux du baiser du soir, donné à ma fille qui dormait déjà.

Nuitamment glissés,

Tes bras autour de mon cou

Chuchotent l’amour.

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Aulueyres

Quelques jours salutaires, nichés dans la grande maison ardéchoise. J’y retrouve quelques mots laissés sur un cahier, il y a quelques années, lors d’un ancien passage. Confidence.

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Bruit de l’eau et bruissement des feuillages abondants

Les frimas hivernaux laissent place au chant des oiseaux

Sur la rivière généreuse et vive

Et que vivent tes galets tes libellules tes enfants qui jouent.

 

Il y a les ânes du pré et la grande famille à retrouver

Retraite assaillie de beauté

Élégance et douceur des journées

Terrasses jardins chemins ont le goût de l’enfance et de la liberté

L’adulte qui revient sur la terre ancestrale

Jadis enfant courant dans les cailloux

Redevient âme libre pelle et seau à la main.

 

Le maître, l’homme amoureux de la maison sublime

Demeure à la mémoire émue

Lui

Froid et passionné à la fois

Vécut par et pour Aulueyres

Et le fit vivre autant.

 

Aulueyres pour le passé et le présent

Nous te dégustons doucement

Au soleil du printemps.

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Lecture et relecture – Antigone, J. Anouilh

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Trente ans demain. Je tire ce petit livre qui se tenait bien sage, au fond de ma bibliothèque. Il est tout jaune. Que c’est beau, un livre jaune d’avoir traversé les lectures et d’être resté là, tranquille, attendant qu’on le reprenne. Il m’appelait, lui, patiemment, avec sa couverture rouge. Discrète invitation. Un bruit confus se fait dans ma mémoire.

Dix-sept ans. Le train pressé file vers mon amoureux. Brûlée par l’impatience, j’ai chapardé dans les placards de mes parents un bout de leur jeunesse. Il faudra bien tromper le bruit du train et le silence de l’attente. Mon père était fier sans rien dire devant sa fille ainée emmenant Antigone jusqu’au premier amant. Inquiet aussi. Je vais comprendre bientôt ce regard paternel qui se maitrise autant qu’il peut, si beau d’être seulement humide. Je vais comprendre. Je vais te rencontrer, dans le petit livre rouge, toi, Antigone. Ton nom déjà est un voyage. Il me parle dans une langue inconnue que je devine quand même.

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Les paysages-puzzle

Je cours. Je cours dans le soir d’avril. Grandiose nature à l’heure où tout s’endort. Tout chante et rien ne bouge. Des oiseaux invisibles me saluent de leur doux pépiement. Musique du crépuscule. Je me fais discrète pour ne pas déranger ce moment d’absolu.

Je cours. Gourmande, je m’offre le ciel rose, comme une immense sucrerie. Et les collines s’étalent, rondes comme des mères. Elles veillent tendrement sur le monde au berceau. Je les sens, accueillant le bruit mat et régulier de mes pieds sur le sol. Ô rythme bienfaisant. Écho vital.

Je cours si tranquillement que j’effleure à peine le monde. Et sous mon souffle chaud, des carrés colorés se détachent. Vert dans la lumière du soir, jaune qui s’assoupit. Saveur intense et sombre de la terre toute humide. Et, funambules entre les champs, les fleurs se pomponnent sur les arbres ressuscités de l’hiver.

Contemplant l’œuvre humble et sublime du travail des hommes, je cours et me souviens.

Enfance. Sur une feuille blanche, de vagues collines toutes habillées de parcelles colorées, rayées, fleuries, étoilées. Je dessinais avec une minutie de petite fille qui s’absente du monde à force de concentration. Je dessinais, dans un bonheur très simple, et très pur, des « paysages-puzzle ».

Sacre de cet instant crépusculaire qui me rassemble. A la cadence douce du souvenir qui monte, je sens que ces échos lointains valent tous les amours et tout le bruit humain. Intime compagnie.

En moi plus jamais seule, je cours au milieu des paysages-puzzle de mon enfance.

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Les gros mots

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A Maman

On est au dessert. Camille émiette sa part de gâteau sur la table et on rit ensemble de ses joues rondes et chocolatées. Elle a le visage du bonheur. Tant pis pour le nettoyage à venir. Nous partageons à quatre ce grand sourire gourmand.

Silence.

Violette prend un drôle d’air. Elle devient sérieuse, presque grave.

« Et ben, Mamie dans sa maison elle a dit merde ! »

Nous éclatons de rire.

Dans ma tête résonnent immédiatement les grands jurons de ma mère s’agaçant dans la cuisine. Maman a toujours presque tout contrôlé, sauf ces merde qui retentissent sans qu’elle n’y puisse rien.

Sans le vouloir, Violette vient de m’offrir une puissante madeleine de Proust dont le comique lui a  totalement échappé.

Voilà notre petite fille de quatre ans partagée entre la conscience raisonnable que « ce n’est vraiment pas bien de dire des gros mots » et le plaisir de prononcer un mot interdit.

Ma mère, elle aussi, adore jurer. Elle dit merde avec une volupté que les petits enfants connaissent parfaitement.

Jurer est un plaisir sans âge.

Violette a fait ce premier beau cadeau  à sa petite sœur. Camille ne dit que quelques mots. Mais celui qu’elle prononce le plus parfaitement, grâce aux leçons régulières de son ainée, c’est évidemment caca. Les deux sœurs se le répètent en se regardant dans les yeux et en riant si fort qu’il m’est bien difficile de faire le moindre sermon.

Je sais que bientôt Camille parlera plus précisément et qu’il y aura deux voix ensoleillées pour faire résonner dans la maison ce grand classique de l’enfance : Caca Boudin .Je sais aussi que j’essaierai de leur apprendre à ne pas le répéter en société, ni à n’importe quel moment, car le monde, aussi vulgaire soit-il, exige des enfants un langage exemplaire. Mais je sais surtout que je ne les priverai pas de la saveur du juron.  D’autant que, lorsqu’il n’attaque personne, il est totalement inoffensif !

Les enfants aiment les mots, les mots nouveaux, les mots étranges. Ils aiment spontanément les découvrir, les faire sonner, les apprendre, les répéter, les partager, les échanger, les déformer. Mais surtout, passionnément, avec volupté et innocence, ils aiment les gros mots !

Je veux être assez libre pour ne pas éteindre sous une éducation étroite l’amour de mes filles pour les mots, pour tous les mots. Petits ou gros, lorsque nous les aimons, ils sont la source intarissable du bonheur d’exister.

 

Les narines des crayons

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Journée de vacances.

Violette est concentrée pour tracer  les lettres de son prénom. Elles sont, bien sûr, si grandes qu’elle ne pourra écrire son prénom en entier dans l’espace scandaleusement petit de sa feuille blanche. Elle ne s’en rend pas compte encore. Elle est confiante et ne se projette pas dans la seconde qui suivra, dans la limite de l’espace blanc et la déception qui surviendront bientôt. Magie de l’enfance qui, seule, habite pleinement le présent. Je la regarde un instant, émue de tant d’innocence et de tant de sagesse. Lire la suite « Les narines des crayons »