Dans la cathédrale

Margot, Claire, Julie, Pierre et Amar – ch3

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Lune

Margot

Claire, Julie, Pierre et Amar

Lune – ch 2

Margot – ch 2

Claire, Julie, Pierre et Amar -ch 2

Lune – ch 3

Ils vont tous ensemble à travers la ville, de la place Plumeau – les habitants l’appellent la « place Plume » et Julie trouve que ce surnom invite au vagabondage –  à la cathédrale Saint Gatien. Des anciennes briques et des vieux colombages jusqu’aux vitraux à médaillon et aux grandes roses du transept. Couleurs violettes éclatantes. Margot n’a pas donné son livre mais a proposé de servir de guide aux quatre trentenaires. Pourquoi se cacher derrière ses livres, encore ? Pour une journée de solitude en plus ?

Quand elle parle, sa voix tremble et il faut tendre l’oreille pour bien la comprendre. Ses jeunes compagnons font l’effort. Elle raconte qu’à la place de la grande cathédrale, il y a eu deux autres édifices religieux avant, que le deuxième a brûlé au douzième siècle. Ce qu’elle invente, c’est la folle aventure de la reconstruction sur le champ de ruines. C’est l’homme qui a fait les vitraux, et comme il était malheureux d’amour et comme les vitraux furent son seul salut. Et s’ils sont si beaux c’est parce qu’ils ont germé au fond d’un cœur. D’un seul cœur et que c’est l’œuvre d’une vie, éclairée jusqu’au creux noir de la nuit par de longues bougies. Vraiment, on y croirait, dit Claire qui espère en secret que tout soit pour de vrai. Margot s’amuse à répéter que non, que c’est pure chimère, mais tant pis, cela fait si plaisir. Au moins, dit Claire en riant, pour une fois, je me souviendrai de ma visite commentée. Et même si tout est faux, je reverrai mieux les vitraux quand j’y repenserai. Elle ne sait exactement pourquoi, mais elle veut absolument se souvenir de ce magnifique édifice élevé sur les ruines d’un autre. Et quand Margot raconte, cette idée affleure comme une évidence : son gouffre intime n’est pas loin, mais Claire sent pour la première fois qu’il y a un chemin capable de le combler. La cathédrale est un indice. Margot guide son pas.

Pendant que la vieille dame poursuit ses contes, alors que le petit groupe traverse à nouveau la grande nef,  Julie se tourmente. Ce lieu tout élancé vers le haut lui ferait presque croire en ce Dieu dont elle réprouve l’idée. Cette sensation, née des piliers vertigineux, et des croisées d’ogive élevées vers le ciel, de la résonance particulière des moindres chuchotements, la révolte. Voilà la grande machination des Églises du monde : se jouer des hommes par l’artifice et la magnificence. Utiliser l’humaine nécessité de croire à une transcendance. Quelle bassesse ! Julie pense au vieil homme de l’histoire de Margot ; C’est une belle histoire car l’homme a donné les vitraux, et les vitraux ont sauvé l’homme de son bain glacé de malheur. Mais en dehors des contes, franchement, combien d’hommes et de femmes, à compter du douzième siècle, ont donné le peu qu’ils avaient, leur maigre pécule, mangé un peu moins le soir, trimé un peu plus le jour, dormi le ventre plus creux et le dos plus courbé la nuit, pour que s’élève en cette place la grandiose « maison de Dieu » ? Et pourquoi ? Pour la croyance aveugle que leurs âmes seraient sauves, que leurs misères terrestres prendraient fin dans l’au-delà ! Julie bouillonne. A voix basse, parce qu’elle est éduquée ainsi malgré son caractère farouche, elle expose sa colère à ses amis qui approuvent silencieusement mais qui, pourtant, sentent profondément l’envoûtement des lieux, et n’aiment pas imaginer qu’il eût pu ne pas exister. Julie devine leur fascination puisqu’elle l’éprouve aussi et sa rage redouble.

Elle est professeure de français. Elle a choisi son métier, mue par le sentiment du devoir : il fallait rendre aux jeunes gens leurs esprits clairs et libres. Leur donner les moyens de penser, de sentir, de dire non et de savoir à quoi on disait non. Elle a commencé sa carrière comme une boxeuse enthousiaste. Cela fait seulement sept ans qu’elle enseigne et elle est fatiguée parfois de boxer contre de l’air, puisque les élèves, eux, la plupart du temps, n’ont pas envie de dire non, ni de remettre en question l’ordre établi du monde, ni même de penser, ni même d’être libres. Leurs chaînes modernes leurs conviennent : elles sont confortables. Malgré sa fatigue, Julie boxe encore avec acharnement, toute seule, un vrai Matamore pathétique. Les élèves l’aiment bien mais la trouvent étrange. Elle a de ces colères, il faut dire ! Ils ne comprennent pas trop mais ils sont gentils, pour ne pas la contrarier davantage. Quelque uns, c’est rare, reçoivent vraiment les paroles de leur professeure, se mettent à élaborer, à sentir, et font de leurs lectures des armes sensibles pour lutter contre la médiocrité ambiante. Ils voient le monde avec des yeux neufs et c’est délicieux. Les emportements de Julie leur sont doux, éclairants. Son enthousiasme pour les textes qu’elle leur fait lire leur est transmis.

Pierre et Amar aiment Julie pour sa véhémence, sa colère et sa joie. Mais ils la trouvent un peu fatigante aussi. Dans la cathédrale, ils préféreraient le silence, ou juste les histoires de Margot.

Quand ils ressortent, le soleil chaud les surprend. L’odeur de bougie brûlée et la fraîcheur de la cathédrale leur avaient fait oublier l’été qui rend les façades plus éblouissantes qu’en d’autres saisons. En plissant les yeux, la main en visière, Pierre lit un panneau d’information et s’écrie que ce soir, juste en face du parvis, se tiendra un grand « DEB », c’est à dire un dîner où tout le monde vient habillé en blanc. Vaisselle blanche, tables blanches.

Margot serre les dents. Elle a horreur de ces événements auxquels elle ne trouve aucun sens. Cela ferait presque sectaire, ces centaines de personnes toutes de blanc vêtues ! Vraiment,  les gens ne savent plus comment frissonner.

Claire, qui a entendu tout à l’heure l’indignation de Julie, et qui est restée muette malgré son désaccord, murmure que, surtout, dans nos sociétés déchristianisées, on ne sait plus comment communier. Avoir le sentiment fort et profond du partage, et de l’appartenance à une communauté. Elle n’ose pas dire que la foi lui est moins étrangère qu’à Julie, qu’elle peut comprendre. Elle ne le dit pas car cette idée germée au fond du cœur est encore trop fragile, trop naissante, pour qu’elle puisse l’expliquer, la défendre, la placer dans un débat qui ne manquera pas d’être virulent. Elle se contente de dire qu’elle trouve cela chic, tout le monde en blanc. Elle propose même à ses amis d’y aller, ignorant le mépris de Margot. Ils veulent bien. C’est les vacances. Ils ont le temps et le désir de se frotter à l’inconnu, tant qu’il est doux et sans risque.

Pierre propose qu’ils prennent les vélos. Une balade le long de la Loire. Ils pourraient aller voir le château d’Azay-le-Rideau, et revenir. Il regarde le parcours : il faudrait partir maintenant, pédaler un peu vite, mais c’est jouable. Soixante kilomètres aller-retour. Ses trois amis se récrient qu’ils relèveront le défi, qu’il fait beau, et Julie plaisante sur les kilos qu’il faut faire fondre.

Margot leur dit qu’elle va rentrer. Elle n’a plus l’âge pour ces périples-là. Sa voix se brise sous le poids des regrets. Claire sent cela, bien sûr, puisqu’elle sent tout. Elle lui propose de la retrouver le lendemain, de prévoir quelque chose qu’elle pourra faire avec eux. Elle se rend compte que la présence de Margot lui fait du bien et n’a pas envie d’y renoncer. Elle veut entendre d’autres histoires et s’occuper d’elle encore, oublier le vide insupportable de son ventre en donnant ses sourires. Les garçons auraient voulu retrouver leur liberté et leur intimité, et Pierre n’a pas proposé la longue promenade en vélo par hasard. Julie l’a bien compris mais la douleur muette de son amie la transperce comme un poignard. Elle n’a jamais supporté que Claire souffre. Alors, d’autorité, elle note le rendez-vous dont elle sait qu’il aidera un peu celle qui pourrait être sa sœur. Ils se retrouveront sous le cèdre de la cour du musée.

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